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Note: Some formatting problems appeared when I
posted this piece on the internet. I will correct these more completely
when and if I get time. In particular, there are two sets of end notes,
1-94 followed by 1-84.
The
Menina e Moça
Project is promoting the long-overdue translation of Ribeiro's book
into English.
Cécile
Lombard's French translation,
Mémoires d'une jeune fille triste,
can be found
here
Her Menina e
Moça bibliography is
here.
Copyright Cécile
Lombard
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Menina e Moça me levaram da casa
da minha mãe para muito longe.
(…do meu pai para longes terras.)
Jeune fille encore, on m’emmena très loin
de la maison de ma mère.
(…de chez mon père vers des
terres lointaines.)
Bernardim Ribeiro
Menina e Moça
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Menina e Moça me levaram da casa
da minha mãe para muito longe.
(…do meu pai para longes terras.)
Jeune fille encore, on m’emmena très loin
de la maison de ma mère.
(…de chez mon père vers des
terres lointaines.)
Bernardim Ribeiro
Menina e Moça
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I - Enquête sur Bernardim
Ribeiro.
Le mystère biographique
Pourquoi entreprendre, en cette fin de
XXéme siècle, la traduction française d’un roman portugais du
XVIéme siècle ? Menina e Moça, ou Saudades de Bernardim
Ribeiro, a fait couler beaucoup d’encre, comme nous le verrons ; parlant
des nombreux travaux effectués par les critiques autour de l’œuvre et de
la vie de l’auteur, Aquilino Ribeiro écrivait en 1949 : « une œuvre
d’exégèse littéraire sans nul doute admirable et unique dans notre
langue ». Mais il ajoutait : « Pour nous elle n’a qu’un défaut, celui de
représenter un effort qui excède de beaucoup la valeur de l’œuvre étudiée. »
On trouve cependant ceci dans un roman
de José Saramago publié en 1984 :
« …le métier, il est vrai, nous donne le pain
quotidien, mais ce n’est pas de là que viendra la gloire, c’est bien
d’avoir un jour écrit, Nel mezzo del camin di nostra vita, ou, Menina e
moça me levaram da casa dos meus pais, ou, En un lugar de la Mancha, de
cuyo nombre no quiero acordarme, pour ne pas succomber une fois de plus à
la tentation de répéter, même si cela vient très à propos, As armas e os
barões assinalados, pardonnez-nous nos répétitions, Arma virumque cano. »
Voici donc, dans ce passage de L’année
de la mort de Ricardo Reis - un des « hétéronymes » de Fernando Pessoa -
Bernardim Ribeiro en illustre compagnie : flanqué à gauche de Dante, à
droite de Cervantès, accompagnés de Camões et Virgile.
Pourtant, quelque chose en fait un
intrus dans cette énumération : la Divine Comédie, Don Quichotte, Les
Lusíades, L’Enéide sont des titres universellement connus ; Menina e Moça
semble, à l’heure actuelle, appartenir uniquement au monde et à la culture
lusophones, ou disons plutôt ibériques. Car si Aquilino Ribeiro, avec son
sens de la formule percutante, écrit en 1949 que Menendez y Pelayo en a
parlé, dans son livre Origines du roman, « avec la superficialité
immédiate de qui, étudiant les nébuleuses d’Alpha, jette un regard
distrait vers Sirius »,
il existe quelques études, et non des moindres, faites par des
spécialistes espagnols.
La légende
Qui était donc l’auteur de ce que José
Hermano Saraiva dit être « une des œuvres littéraires les plus
énigmatiques et les plus dérangeantes du XVIéme siècle » ?
Lorsqu’un écrivain ne laisse d’autres
traces de son passage sur terre que son œuvre, c’est dans l’œuvre que l’on
essaie de trouver des éléments biographiques. Les légendes concernant
l’auteur, ou les affirmations sans autre fondement que ses propres écrits,
n’ont pas manqué au cours des siècles : on a fini par lui « inventer »
une date et un lieu de naissance, en 1482, à Torrão, en Alentejo, et de
mort, en 1552, dans une cellule de l’Hôpital de Todos os Santos, à
Lisbonne : si l’œuvre est « dérangeante », il a été longtemps facile de
conclure que son auteur était « dérangé », et de chercher une cause
possible à cet état.
On l’a supposé amoureux d’une
mystérieuse Jeanne, princesse ou reine – rien de moins que Jeanne la Folle
- ou de l’Infante du Portugal, Béatrice, future duchesse de Savoie,
jusqu’à ce que Costa Pimpão ait montré à ce sujet que les documents sur
lesquels on s’est appuyé avaient été délibérément falsifiés ;
on l’a supposé secrétaire du roi Jean III ; puis disparaissant de la cour,
où il était poète, à la suite de ce chagrin d’amour ; exilé en Italie,
puis revenu mourir à l‘asile, dans lequel il se tapait la tête contre les
murs ; Aquilino Ribeiro ne doutait pas que Menina e Moça ne soit « une
spéculation de paranoïaque, jetée au fil de la plume », comme en témoigne
pour lui « son style primaire, ses incohérences et son ton de soliloque
lunatique », œuvre d’une « âme malade ».
On a aussi cherché qui pouvait se
cacher derrière ce nom, somme toute assez commun : José Teixeira Rego,
pour sa part, l’avait identifié à Juda Abravanel, plus connu sous le
pseudonyme de Léon Hébreu, auteur des Dialogues d’amour. Il a même été
envisagé, bien sûr, qu’un auteur connaissant si bien l’âme féminine - car
c’est en fait, tout au moins en son début, ce qui caractérise le texte, et
le rend si « dérangeant » - ne pouvait être qu’une femme.
Mais peut-on en vouloir à des écrivains
de tous les siècles, imaginatifs par vocation, d’avoir transformé un être
humain dont la vie leur échappait en personnage de fiction doté d’une
biographie fantaisiste, en un héros de roman ?
Nous suivrons ici l’avis d’Eugenio
Asensio,
qui suggère que l’on admette que Bernardim Ribeiro ait existé, et qu’il
ait écrit les œuvres que les témoins contemporains lui ont attribuées.
Quelques hypothèses
Premier témoin, sans doute, Garcia de
Resende, qui publie en 1516 le Cancioneiro Geral, recueil de poésie de
cour, ou l’on trouve déjà, signés du nom de Bernardim Ribeiro, une
douzaine de poèmes de forme ancienne, villanelles, cantigas, au ton
désespéré ou médisant, dans la tradition des troubadours tardifs.
Second témoin, l’œuvre du grand poète
Francisco de Sá de Miranda (1481-1558), dont certaines œuvres figurent
aussi dans le Cancioneiro Geral, et qui introduisit au Portugal, après un
séjour de quatre ans en Italie, la poésie nouvelle inspirée de Dante et
Pétrarque. C’est en effet dans deux de ses églogues, datées de 1530, qu’on
trouve trace de « son ami » Ribeiro : dans l’églogue « Alexo », écrite en
castillan, Jean le berger exprime sa tristesse à l’endroit même (« A la
sombra daquel pino ») où « chanta Ribero » écouté de tous, et déplore que
des « gens de peu de fermeté », après l’avoir tant loué, le rejettent ;
écœuré par la fausseté et la corruption, il exprime son envie de s’en
aller comme lui
. Un
peu plus loin, il regrette que le « bon berger » qui parlait juste se soit
laissé « chasser du palais » .
Dans une des premières versions de l’églogue « Basto », le poète raconte
comment son « bon ami Ribeiro », dont il espère qu’il « se trouve à
présent en un séjour meilleur », « est passé par mille embarras », et « y
a pourtant laissé sa peau » ;
dans la version définitive, le berger Bietto s’adresse ainsi au berger
Gil : « Qu’est-il advenu de ton chant ?/ personne ne chantait ainsi ;/mais
pourquoi ne pas demander/ce qu’il est advenu de toi ?/ Où irons-nous te
chercher ? »
Il est possible que Bernardim Ribeiro
ait effectivement eu des ennuis à la cour (ou au Portugal ?) et que le
thème de la « disparition totale » dont on trouve des échos dans l’œuvre,
soit autobiographique, à moins que l’on interprète, comme le fait Eugenio
Asensio, le « séjour meilleur » comme l’autre monde.
S’il était besoin de montrer qu’il
s’agissait d’une amitié réciproque, on pourrait trouver dans l’églogue
« Jano e Franco», de Bernardim Ribeiro ,
une allusion à Sá de Miranda, qui apparaît sous l’anagramme Franco de
Sandomir (ou Sandovir).
Quelques faits nous paraissent donc peu
sujets à caution :
- Bernardim Ribeiro était poète de
cour avant 1516, puisque Garcia de Resende a passé cinq ans, ayant
commencé en 1511, à compiler des poèmes dont certains furent écrits dans
la seconde moitié du XVéme siècle.
- Il était connu et apprécié de Sá
de Miranda, parti en 1521 pour l’Italie où il rencontra Bembo, Sannazzaro,
et l’Arioste
– et rentré en 1525, (si toutefois nous pouvons faire une totale confiance
à ses biographes !). On a suggéré que Bernardim Ribeiro l’avait accompagné
dans ce voyage, car le poète écrit dans l’églogue « Alexo » : « Le chant
que nous chantons ici / vient, tu le sais, d’une terre étrangère /où nous
allâmes tous deux
. »
Les avis sont maintenant partagés : Eugenio Asensio pense que la « terre
étrangère » peut signifier l’Alentejo ou Coimbra ;
Helder Macedo écrit, pour sa part : « … tout permet de comprendre
qu ‘effectivement les deux poètes sont allés ensemble à l’étranger. »
Toujours est-il qu’à son retour, Sá de Miranda semble avoir perdu la trace
de son ami. D’où nous pouvons déduire un troisième fait :
-
Bernardim Ribeiro a
effectivement disparu.
Menina e Moça sera publié pour la
première fois à Ferrare, en 1554, soit trente-huit ans après les poèmes du
Cancioneiro Geral - même si l’œuvre de l’auteur, elle, a continué de se
manifester épisodiquement : l’églogue III, « Silvestre e Amador », est
publiée en feuille volante en 1536 ; la compilation incluant quelques
églogues et poèmes divers qui accompagne le manuscrit du roman, intitulé
Saudades, mis à jour par Eugenio Asensio en 1957,
a probablement été achevée vers 1546. Carolina Michaelis
date la composition des églogues (cinq en tout) et du roman entre 1524 et
1530.
Il sera sans doute utile de se
demander pourquoi et comment le roman, dont le frontispice de couverture
était « Histoire de Menina e Moça, par Bernardim Ribeiro, maintenant
nouvellement imprimée et corrigée avec la plus grande diligence », a été
publié à Ferrare : l’éditeur, Abraham Usque, est un juif d’origine
espagnole, qui a quitté Lisbonne en 1546, en compagnie de son frère
Samuel, auteur d’un ouvrage intitulé Consolation aux tribus d’Israël
(publié en 1553) pour se réfugier en Italie ; il était - ou est-ce encore
une légende ? - ami de Grácia Mendes, ou Nasi, la « Señora » dont
Catherine Clément a retracé la vie dans un roman du même nom.
Il n’a publié, outre Hystoria de Menina e Moça, que des ouvrages religieux
destinés à ses coreligionnaires en exil ; si Bernardim Ribeiro n’est
jamais allé en Italie, et si l’œuvre est de beaucoup antérieure à cette
première publication, on peut donc supposer - comme le fait Carolina
Michaelis - qu’Abraham Usque a quitté Lisbonne avec un manuscrit de Menina
e Moça dans ses bagages.
On peut aussi supposer, bien que cela
ne fasse pas l’unanimité chez les commentateurs, que Bernardim Ribeiro
était juif, ce qui expliquerait son départ et sa disparition, en ces temps
troublés, d’un pays dans lequel le Tribunal de l’Inquisition venait de
s’installer ; avec un corollaire, qui serait que Menina e Moça est une
œuvre religieuse hébraïsante, dont Abraham Usque connaissait la véritable
portée. Ce sera, nous y reviendrons, la thèse de Teixeira Rego, reprise
par Helder Macedo.
Que dire de plus sur l’auteur ? Sa
biographie a de grandes chances de demeurer à jamais un total mystère.
L’histoire de Menina e Moça :
Les mystères du texte
L’inachèvement
Le puzzle de l’histoire de l’œuvre
paraît plus facile à agencer : il nous manque, sans doute à jamais, le
manuscrit original ; mais on peut désormais déterminer un ordre
chronologique pour les différentes versions connues :
-
Manuscrit
dit « Asensio », daté entre 1543 et 1546.
-
Édition de Ferrare,
1554.
-
Édition d’Evora en 1557,
par André de Burgos, « nouveau chrétien », c’est à dire juif converti, qui
fut libraire du Grand Inquisiteur du royaume de Portugal, le Cardinal
Infant Dom Henrique.
- Édition de Cologne, en 1559, par
André Birckman, qui possédait des intérêts commerciaux à Anvers, l’un des
centres vers lequel convergeaient les juifs expulsés d’Espagne et du
Portugal – peu citée parce que reprenant fidèlement le texte de Ferrare.
- Manuscrit de l‘Académie d’Histoire
de Madrid , daté de la seconde moitié du XVIéme siècle, 1560
selon Eugenio Asensio.
Mais, car il y a un mais…
l’ « étrangeté » du texte, déjà évoquée plus haut, s’est doublée longtemps
d’un second mystère : on sait que les « erreurs » des copistes, gloses,
rectifications, ou simples distractions, induisent des variantes qui
rendent le texte original difficile, disons impossible, à retrouver ;
ajoutons-y les « corrections » des éditeurs, inspirées par des raisons
difficiles à déterminer, censure religieuse ou inquisitoriale –le livre
figurait cependant au Catalogue des livres interdits de 1581 – ou question
de simple moralité, voire d’orthodoxie de syntaxe.
Ici, on se trouve, ou plus exactement
on s’est trouvé, devant une difficulté supplémentaire : les différentes
versions sont toutes inachevées, à l’exception de l’édition d’Evora qui a
été séparée en deux parties, la seconde comprenant cinquante huit
chapitres, dont seuls les dix sept premiers sont contenus dans les autres
versions.
Les suivants présentent sans nul doute
des incohérences flagrantes avec ce qui précède et sont reconnus à présent
unanimement comme apocryphes, mais ils ont pourtant contribué à accréditer
la légende de la folie de l’auteur, dans la mesure où on a longtemps
considéré cette version comme la seule authentique.
Versions toutes inachevées, mais pas
toutes abandonnées exactement au même endroit, à quelques phrases près. Le
copiste du manuscrit Asensio, pour épaissir le mystère, termine sur le
commentaire suivant :
« On a arrêté ici ce livre
sans la fin parce que le reste est introuvable. Certains laissent entendre
qu’il se trouve dans la garde-robe du Roi. J’ignore si c’est vrai et si on
pourra le savoir. »
Malgré tout, les
avis divergent : Maria de Lurdes Saraiva écrit en note, à la fin de
l’histoire de Binmarder et Aonia (fin de la « première partie » de
l’édition d’Evora) :
« L’édition d’Evora présente
la deuxième partie comme une déclaration de la première, c’est à dire un
développement, un commentaire ; on ne trouve cette division ni dans
l’édition de Ferrare ni dans le manuscrit de Madrid. Les commentateurs
sont divisés quant à l’attribution de la seconde partie à Bernardim et
les doutes sont justifiés : " Les pages de la première partie (incomplète,
sinon intentionnellement vague, avec des omissions et des obscurités,
peut-être pour confondre le lecteur et occulter la vérité) sont
palpitantes de vie, et émouvantes par leur subjectivité. […] Dans la
seconde partie, à caractère exclusivement chevaleresque, et sans le ton
bucolique de la première partie, plus aucun de ces passages profondément
sentis et intensément personnels. " (D. José Pessanha, Menina e Moça,
1891, 229-230). Semblable était l’opinion de Teófilo Braga. »
Aquilino Ribeiro est d’accord, lui qui
écrit :
« Ceci est un autre
métal, un autre homme l’a forgé.
Cela saute aux yeux de l’intelligence. »
Helder Macedo et Teresa Amado, à la
suite de Carolina Michaelis et António José Saraiva, admettent les dix
sept premiers chapitres de la seconde partie comme étant de la même plume,
puisqu’on les trouve dans les autres éditions et manuscrits :
« Je crois qu’il serait temps
d’appeler Menina e Moça seulement le texte inclus dans l’édition de
Ferrare et dans les manuscrits
. »
Costa Pimpão
suggère que le texte de Bernardim s’arrête à la romance d’Avalor, c’est à
dire un peu avant la « non fin » maintenant bien établie.
Pour José Hermano Saraiva, seule la
première « histoire », celle comprenant le «prologue » et le « roman » de
Bélisa et Lamentor, serait de la main de l’auteur :
« Le
langage utilisé est différent de celui de toutes les autres parties ; on
dirait que, dans ces dernières, il y a une imitation volontaire du modèle,
mais que le style initial va peu à peu en se dénaturant. […] ; tout – la
nature et les actions – est imprégné de subjectivisme et de symbolisme.
Les commentaires insérés dans le dialogue possèdent une richesse
psychologique qui ne sera plus jamais atteinte. »
Il n’exclut pas toutefois la
possibilité que dans le texte soient rassemblés des écrits de diverses
époques de la vie de l’auteur, « remodelés et imbriqués de manière à
sembler former un ensemble », à l’intérieur duquel peut-être certains
passages ne seraient pas de la même main, ni celle que la première
histoire seulement soit de la main d’une femme.
De la même façon qu’il semble possible
d’affirmer, bien que le contraire ait été aussi suggéré, que les poèmes du
Cancioneiro Geral et l’ensemble de l’œuvre de Bernardim signée de son nom
– les cinq églogues,
la sextine, la romance « Ao longo de uma ribeira »
et les quelques compositions incluses dans l’édition de Ferrare, sont de
la même main,
il semble difficile de déterminer avec précision, à l’intérieur du texte
du roman, à quel moment le style et la manière changent au point de faire
douter de la cohérence avec ce qui précède. Agostina Bessa Luís, pour sa
part, parle d’ « œuvre de dissimulation géniale », dans un article
intitulé « Menina e Moça et la théorie de l’inachevé . »
Il est fréquent que l’on se dise «là,
nous y sommes, ce n’est plus lui », et puis …quelques pages plus loin, on
a l’impression que le texte revient au même registre, qu’après un « saut »
dans une autre harmonique l’auteur – le même – est « retombé sur ses
pieds ». En témoignent les notes des diverses éditions critiques, où, de
temps à autre, une remarque est faite, bien sûr jamais au même endroit,
sur « la délicatesse du style » qui a disparu, ou « le changement de
ton ».
On n’a donc pas fini de se perdre en
conjectures sur la véritable extension du texte de Bernardim.
Que faire ? Pas plus que celui de la
biographie, sans doute, on ne résoudra le mystère de l’œuvre.
On peut objecter aux partisans de la
seule attribution à un même auteur de la « première partie » que l’on peut
aussi y trouver des ruptures de ton dans certains passages ; il est vrai
que, comme le dit Eugenio Asensio, «il y aura indubitablement des gloses
et des explications insérées dans le récit . »
D’autre part, on peut penser que même si la subjectivité disparaît
totalement dans la dernière partie, l’histoire d’Avalor et Arima, ce
passage présente tout de même une cohérence avec ce qui précède, qu’il
« fait sens » dans l’ensemble du roman, et que certaines techniques
caractéristiques de la narration présentes depuis le début y sont
employées ; si continuateur il y a, il est donc bien proche de l’auteur,
car il reste dans le même esprit, ce qui n’est pas le cas pour la suite,
dans laquelle les classiques « faits d’armes » de la chevalerie abondent.
En accord avec certains critiques de la
théorie littéraire, nous admettrons que l’histoire de l’œuvre inclut
l’histoire totale de sa critique, et celle de ses différentes réceptions
au cours des siècles ;
car on trouve parfois encore chez certains écrivains au XXéme
siècle, des citations ou des commentaires inspirés de Menina e Moça, y
compris de cette dernière histoire : le « bateau de pierre » découvert sur
la plage par Pedro Orce dans A Jangada de Pedra de José Saramago semble
avoir quelque rapport avec la barque d’Avalor .
Le texte a donc été pris en compte,
autant pour la partie traduction que pour la partie commentaire, dans
l’extension qu’il a maintenant dans les éditions les plus récentes, qui
respectent celle des manuscrits et de l’édition de Ferrare, c’est à dire
jusqu’au « Laus Deo », même si nous ne ferons que résumer rapidement les
dernières pages.
II – Problèmes de mise en forme et de traduction
« Blâmée vient maintes fois par manque
d’intelligence
une œuvre pure
et de sujet
subtil
par maints fous
qui tiennent la lime.
Mais moi je m’en suis bien gardé car il
y a maints endroits où je n’ai pas bien compris, c’est pourquoi je n’ai
voulu rien changer de peur de rendre l’œuvre pire. »
Bernart Amoros
La division du texte
Si le parti pris de Bernart Amoros
correspond ici au souhait du traducteur, mettre en français un tel texte,
avec ce qu’il suppose, déjà dans sa langue originelle, d’approximations,
oblige tout de même à faire des choix et à prendre des initiatives, et
cela pour plusieurs raisons.
La plus importante, peut-être, due au
fait que le manuscrit original fait défaut, est que les exégètes portugais
ne s’essaient que depuis un temps relativement court à des éditions
critiques destinées soit à vulgariser l’œuvre auprès d’un public assez
large - partant du principe que «les chefs d’œuvre de [leur]littérature ne
sont pas seulement des cadavres destinés à être étudiés sur la table de
dissection »
- soit à lui rendre un sens.
En effet, si l’édition d’Evora, qui
divise ses deux parties de façon arbitraire en chapitres portant chacun
un titre, a longtemps servi de base aux rééditions et aux études, c’est
que le texte de Ferrare se présente sous la forme d’ «un mortier compact
en caractères gothiques de quatre-vingt feuilles (cent soixante pages)
sans aucune division, et dans lequel de loin en loin (quarante fois en
tout) seule une initiale en caractère différent marque un quelconque
rythme de lecture. »
Aquilino Ribeiro, dans sa préface à l’édition qui reproduit celle d’Evora,
écrit ironiquement que nous devons sans doute les alinéas au typographe,
et déplore le manque de respect de l’auteur pour le lecteur,
dont « l’homme de lettres normal cherche toujours à se concilier la
sympathie », à une époque où la division du texte en chapitres et en
paragraphes était déjà d’usage courant.
(Le manuscrit Asensio est divisé en trente quatre chapitres correspondant
à peu près aux paragraphes de Ferrare, différents de ceux de l’édition
d’Evora).
A la suite de Carolina Michaelis, qui
écrivit en 1923 le prologue de la première réédition de la princeps
entamée par Braancamp Freire, arrêté par la mort dans son projet, D.E.
Grockenberger
a fait redécouvrir l’édition de Ferrare, en la confrontant aux variantes
de l’édition d’Evora et du manuscrit de Madrid. Entre temps, en 1940, A.
Salgado Júnior avait le premier abordé le problème de l’unité et du sens
de l’œuvre, faisant du texte inachevé un projet de recueil de nouvelles à
l’instar du Décaméron de Boccace.
Herculano de Carvalho
a fondé son texte sur le manuscrit Asensio, nouvellement apparu à son
époque.
En 1975 José Hermano Saraiva, en 1984
Teresa Amado, et en 1990 Helder Macedo, éditeurs critiques dont les
versions ont été utilisées ici pour la traduction, avec celle annotée par
Aquilino Ribeiro et Marques Braga, ont élaboré chacun leur propre texte,
mélange des différentes versions, chacun se référant en même temps à leurs
prédécesseurs les plus immédiats, et de nouvelles divisions sont apparues,
que ce soit chapitres
ou parties.
Divisions aléatoires, dont aucune, à
priori, ne doit rien à l’auteur, ce qui permettra au traducteur de les
adapter à sa propre appréhension de la structure du roman. Le texte sera
ici divisé en trois grandes parties :
- La première comprendra le
« prologue », la mort du rossignol, la rencontre avec la Dame, et
l’Histoire de Belisa et Lamentor.
- La seconde sera l’Histoire de
Binmarder et Aonia.
- La troisième sera l’Histoire
d’Avalor et Arima.
Chaque partie sera divisée en chapitres
d’inégales longueurs, sans référence particulière aux diverses éditions,
chacun assorti d’un titre nouveau et, en exergue, d’une phrase extraite du
texte et qui « signe » le passage, idée empruntée à J. H. Saraiva.
En ce qui concerne le problème de
l’extension du texte, en nous référant à la division d’Evora, ce que nous
traduirons ici correspondra aux trente premiers chapitres (les dix sept de
la « première partie », et treize des vingt quatre de la « seconde
partie »). Car, si nous avons considéré comme un ensemble le texte commun
à toutes les versions, moins celle d’Evora, il a bien fallu trancher,
arrêter juste au moment où la sensibilité se heurte à une rupture dans la
cohérence du texte (non dans le style, qui est fluctuant ), cette
fois « pour de bon », même si cela suppose de clore le texte français un
peu avant le « Laus Deo » qui marque l’inachèvement à présent admis ; nous
avons trouvé un commentateur qui, ayant fait une exégèse approfondie de
l’œuvre, partage (presque) cet avis : Helder Macedo écrit que « le livre
pourrait s’arrêter là. »
Le titre
S’il est certain que les titres donnés
aux chapitres de l’édition d’Evora ne sont pas du choix de l’auteur, on
ignore si celui-ci en avait donné un à l’œuvre, et lequel. « Nostalgies de
Bernardim Ribeiro » (manuscrit Asensio), « Livre appelé Nostalgies de
Bernardim Ribeiro » (édition d’Evora), et dans la princeps « Histoire de
Menina e Moça », abrégé à présent en Menina e Moça, correspondant en fait
aux trois premiers mots de la phrase initiale du roman, tautologie
pratiquement intraduisible littéralement.
Titres incertains, peu à peu
transformés ou réduits ; le traducteur peut alors s’autoriser à fabriquer
le sien… Le ton dominant du roman permet de conserver comme
sous-titre « Le Livre des Nostalgies », emprunté à l’édition de Teófilo
Braga au début de notre siècle. Le titre de cette traduction
sera « Mémoires d’une jeune fille triste » car l’histoire, même si
finalement ce n’est pas la sienne, est racontée par la Jeune Fille
elle-même ; c’est bien comme une autobiographie que se présente le roman
au prologue.
Les variantes et la
ponctuation
Le « mortier compact » de Ferrare
n’induit pas que des problèmes de division du texte. Témoin, déjà, la
première phrase du texte, différente dans les éditions de Ferrare et
Evora, ce qui a donné lieu à de nombreux commentaires.
Chaque éditeur récent a, bien que
conservant la plupart du temps en note les autres possibles, choisi en
fonction de ce qui faisant sens pour lui, parmi les variantes de tels ou
tels éditions ou manuscrits, pour rendre une cohérence et une logique au
texte lorsque celles-ci faisaient par trop défaut ; on se trouve
quelquefois obligé de choisir entre « je pensais que…», ou « je ne pensais
pas que…», ce qui n’est évidemment pas tout à fait la même chose ; des
phrases entières sont parfois interpolées, que certains éditeurs
conservent et d’autres suppriment. Certaines phrases diffèrent totalement
d’une version à une autre.
De plus, le texte ne présentant aucune
ponctuation, chaque éditeur a du la rétablir à sa manière. Là encore, on
peut, en ponctuant le texte différemment, modifier notablement le sens
d’une phrase ; mettre des points d’exclamation dans le prologue, où les
phrases exclamatives sont nombreuses, modifie le ton, et accentue la
lamentation de la Jeune Fille au risque, peut-être, de la rendre un peu
trop larmoyante. Fermer une parenthèse avant ou après un groupe de mots
est aussi choisir : on donnera ici un court exemple : ce n’est pas la même
chose d’écrire : « Ayant débarqué en ces lieux, Lamentor (car c’était
ainsi qu’il s’appelait),…» et « Ayant débarqué, Lamentor (car c’est ainsi
qu’il s’appelait en ces lieux,…). » La première formulation est banale, la
seconde suggère un changement d’identité accompagnant l’exil, thème
récurrent dans le roman.
Que reste-t-il, alors, du texte
original, pour un traducteur qui n’a pas accès aux plus anciennes
versions ?
Toute traduction, déjà, passe
nécessairement par la subjectivité du traducteur, qui ne peut se faire
qu’interprète, les langues n’étant en aucun cas assimilables à des codes.
Ici, de plus, il lui faudra interpréter de nouveau, comparer les éditions
récentes entre elles, choisir ce qui fait sens parmi les variantes
signalées en notes, jongler avec les sources et avec les explications
données par les commentateurs, qui bien souvent ne sont pas d’accord entre
eux. Ceci entraînera forcément une nouvelle réécriture d’un texte qui en a
déjà connu beaucoup. C’est donc dans les domaines du lexique et de la
syntaxe qu’il lui faudra tenter de conserver une authenticité, sans doute
bien illusoire.
Le lexique
Pour le lecteur portugais moderne, le
vocabulaire de Menina e Moça n’est pas si éloigné de celui de notre
siècle. S’efforcer de traduire dans ce qui correspondrait à la langue
française du XVIème aurait sans doute été une erreur : J. C.
Chevalier écrit, à propos de cette posture du traducteur :
« Il arrive souvent que l’on
produise un ouvrage bien plus opaque, bien plus ardu, que, pour ses
lecteurs, l’original. La faute en est aux idiomes dont la vitesse
d’évolution est dissemblable. Elle laisse l’espagnol du Siècle d’Or ou
l’italien du Quattrocento plus intelligibles à nos contemporains que le
français de Chrétien de Troyes, ou même de Montaigne. »
D’autant plus que dans ce roman,
l’action, quand action il y a, se situe dans un temps reculé. Eugénio
Asensio écrit :
« Menendes y Pelayo,
dans son ouvrage Origines du roman, (Edition Nationale, II, p. 220), avait
affirmé que Bernardim Ribeiro " était fils du Moyen Age et ne faisait
preuve dans ses œuvres d’aucune érudition. " Phrase juste
si nous y entendons la haine de la pédanterie, des
étalages mythologiques, des mosaïques gréco-romaines habituelles de son
époque ; »
(inexacte, ajoute-t-il,
si elle attribue au poète « une espèce de virginité littéraire »).
« Fils du Moyen Age », Bernardim
Ribeiro l’est, ou veut nous en donner l’impression, par les thèmes qu’il
traite et les formules qu’il emploie.
Menina e Moça a longtemps été
considéré comme un roman de chevalerie, genre encore très en vogue à cette
époque. Le Roland Furieux de l’Arioste a connu trois versions dans la
première moitié du siècle,
Palmerin d’Angleterre a été publié en 1547, et tout le siècle a vu
circuler Amadis de Gaule (le favori de Don Quichotte), qui n‘a sans doute
pas été étranger à l’écriture de certains passages du roman.
Eugenio Asensio donne, dans un autre
article, des conseils pour une nouvelle édition, mais dont le traducteur
peut profiter :
« Préférer les formes
archaïques. Le copiste, délibérément ou par distraction, modernise les
formes et les vocables. N’oublions pas que le roman de chevalerie, dont
Bernardim adopte parfois les formules tout en en transformant l’esprit,
archaïsait en toute impunité. »
C’est donc le « temps jadis », dans
lequel se situent les histoires de la Dame du même nom, qui guidera le
traducteur dans le choix du lexique et du ton à donner à une grande partie
du texte. Les expressions de la chevalerie, du roman courtois, seront ici
directement calquées sur les formules consacrées de la rhétorique
courtoise et chevaleresque, qui domine effectivement dans le texte,
accompagnant les références au code social médiéval. Pour ce faire, on
s’est reporté aux traductions en français moderne des romans de Chrétien
de Troyes, de l’Amadis de Gaule et du Quichotte.
Bien entendu, ce lexique n’est pas le
seul employé dans le roman, qu’on a qualifié aussi de roman sentimental,
ou de roman pastoral. L’expression des sentiments, plus raffinée que dans
le roman de chevalerie, comporte des subtilités d’autant plus difficiles à
traduire que l’auteur emploie dans l’ensemble un vocabulaire simple, peu
varié, presque « rustique », comme il semble le suggérer dans une des
phrases du roman, à propos des paroles des chansons composées par son
presque homonyme Binmarder, le chevalier devenu berger par amour :
« Mon père [c’est la Dame du Temps
Jadis qui parle] connaissait beaucoup de ses chansons, qui imitaient le
langage des bergers et étaient emplies de paroles d’un grand talent (ou
plus précisément d’une grande douleur), mises et éparpillées si doucement
parmi d’autres paroles rustiques,[que celui qui y regarderait bien
pourrait comprendre aisément comment elles étaient faites.] » (p.
93) Mention et justification du style bucolique (que
Bernardim a introduit au Portugal), tel que défini par Virgile, langage
simple et « paroles de berger ».
Trois poèmes, une villanelle, une
chanson dite de solau (« consolation »), et une romance, forme ancienne de
tradition orale dont le texte est ouvert et susceptible de variations,
sont d’ailleurs inclus dans le texte sans présenter du point de vue du ton
de coupures ou de différences notables avec la prose.
Comme il convient au style bucolique,
les tournures de phrase reproduisant le langage populaire sont fréquentes,
car Bernardim fait souvent parler les petites gens qui gravitent autour de
ses héros, qui, eux, sont tous de « haut lignage ».
Les mots français les plus simples et
les plus anciens ont donc été préférés ici ; pour cette même raison, on a
choisi de ne pas, en principe, utiliser l’imparfait du subjonctif dans le
discours direct, sauf lorsqu’il s’agit du discours de la Jeune Fille et
du récit de la Dame, toutes deux de noble naissance, ou de celui de
Lamentor, le seul chevalier « philosophe ». Car, finalement, si l’on
excepte ce qui précède la rencontre des deux narratrices, le roman se
présente tout du long comme un récit oral, un conte, qui a lui aussi ses
tournures propres, quelquefois « rustiques », souvent populaires. Le texte
est parsemé de « à merveille », de « Dieu seul sait comment… », de
formules toutes faites que l’on retrouve au détour d’une phrase même dans
la dernière partie, dont l’action se situe à la cour et où le langage se
fait plus maniéré. Comme dans le conte, également, ni accessoires ni
vêtements ne sont décrits, pas plus, d’ailleurs, que les lieux ou les
personnages.
On a consulté plus particulièrement,
pour le lexique et le registre de langue, les traductions françaises
d’œuvres de l’auteur, les églogues II, III et IV
et de la romance Ao longo de uma ribeira
.
La polysémie, la syntaxe, les
noms propres.
Lexique peu recherché, peu
varié… peut-on dire pour autant qu’il est facile à traduire ? C’est que
l’auteur, qui est d’abord un poète satisfaisant à la mode de son temps,
prend un malin plaisir à exploiter complètement la polysémie des mots :
solitude, nostalgie, peine, mélancolie, chagrin, ennui, dégoût, souci,
préoccupation, pensée, amour, souffrance, tourment, malheur, malchance,
infortune, mauvais sort, destin, fortune, hasard… traduisent tour à tour
quelques mots qui reviennent, mais qui selon le contexte n’ont pas tout à
fait (ou pas du tout ) le même sens. Eugenio Asensio donne aussi un
conseil (pour l’édition) à ce sujet :
« Préférer, en principe et en
limitant les déviations, le texte le plus ample. Le style de Bernardim
favorise les répétitions et l’usage du même mot en des sens proches et
divergents, alors que la tendance du copiste est de raccourcir. »
Les répétitions semblent faire partie
de la rhétorique de l’auteur ;
elles seront donc la plupart du temps conservées, qu’elles portent sur un
seul mot ou sur des membres entiers de phrases.
Mais le texte est « ample » aussi parce
que les analyses psychologiques minutieuses et nuancées, caractéristiques
de la Renaissance, les nombreuses considérations philosophiques, de même
que le sentiment amoureux ou les minauderies de cour de la dernière
partie, s’expriment dans un style qui se calque sur les circonvolutions de
la pensée : les phrases sont très longues, et lorsque le traducteur
penserait pouvoir les couper, ou en changer l’ordre syntaxique, toujours
une relative « de dernière minute », se greffant sur la dernière
proposition, vient l’en empêcher.
Dans la mesure du possible, l’ordre
des syntagmes dans la phrase, ainsi que sa longueur, ont été conservés. On
s’est toutefois autorisé de temps à autre le remplacement d’un « car » par
deux points, ou d’une virgule par un point virgule. Ont été consultés au
sujet de la forme de la phrase des passages de L’Heptaméron de Marguerite
de Navarre, de L’Astrée d’Honoré d’Urfé, la traduction du Décaméron de
Boccace, celle de la Vita Nuova de Dante, ainsi que la traduction la plus
récente de Don Quichotte
.
Le portugais, nous dit Jacinto Lucas
Pires, est « une langue de malentendus, de doubles sens, de sous-entendus
entre les lignes ». Conserver, autant que faire se peut, l’ordre de la
phrase, aide à ne pas détruire la forme de pensée de l’auteur et de son
époque, et aussi les équivoques peut-être voulues... dans ce cas précis,
celui d’un texte peu clair, qu’on a souvent supposé écrit en « langage
codé », on peut penser que la traduction se doit de respecter les figures
de style, ainsi que l’ordre des mots le plus précisément possible -
sachant que cet ordre est beaucoup plus souple en portugais qu’en
français. Certaines ambiguïtés disparaîtront pourtant : pour n’en donner
qu’un exemple, à la fin de la phrase déjà citée qui concerne la
« fabrication » des chansons, « celui qui y regarderait bien » (« quem o
bem olhar ») pourrait aussi se traduire par «celui qui y chercherait le
bien »…
Les doubles sens, les sous-entendus
sont donc nombreux dans le roman : puisque le goût (ou quelquefois la
nécessité) d’utiliser des anagrammes est typique de cette époque, tous les
noms propres du texte peuvent donner lieu à une recherche de sens, même si
on peut penser que pour le lecteur d’aujourd’hui elle ne présente qu’un
intérêt très restreint. Les noms des héros sont donc restés ce qu’ils
étaient dans le texte portugais ; seront signalées en note les variantes
et les « solutions » déjà envisagées.
L’énigme du sens
Lorsque le traducteur a fait ses choix,
divisions du texte, titre, lexique, ordre syntaxique, noms propres,
réussira-t-il pour autant à produire un texte français plus intelligible
qu’il ne l’est en portugais pour ses exégètes ?
Thilde Barboni écrit que tout
traducteur, en commençant sa traduction, « part en quête d’un imaginaire,
d’un inconscient étrangers et se trouve confronté à ses limites intimes, à
ses peurs les plus archaïques », car « on n’accède pas en toute impunité
au monde des sensations, des représentations et des fantasmes appartenant
à l’indicible avant la transmutation opérée par le langage . »
Ici, outre cette confrontation quelquefois éprouvante, il lui restera
obligatoirement les obscurités du texte, et elles sont nombreuses, toutes
versions comparées et confondues.
Ce qui est rassurant, c’est que les
notes des éditeurs, qui eux parlent la même langue que l’auteur,
commencent la plupart du temps par « le sens semble être que… », ou « il
est possible d’interpréter ce passage… ». Ces notes de bas de page,
souvent précieuses pour la traduction, ont été utilisées, et certaines
seront signalées, même lorsqu’il est arrivé que l’on propose une autre
interprétation que celle qui y est suggérée. Elles seront pour la plupart
celles de Teresa Amado et de Maria de Lurdes Saraiva ; l’édition d’Helder
Macedo n’en comporte pas : l’éditeur l’ayant prié de « préparer un texte
fidèle mais non érudit », il a, dit-il, jugé utile qu’il soit publié
« sans variantes ni notes explicatives ».
Quant à Aquilino Ribeiro, ou Marques Braga , puisque les notes sont
signées des deux auteurs, leurs commentaires tendent quelquefois plus à
souligner l’incohérence du texte qu’à essayer de l’interpréter, ce qui
explique qu’on ne les ait pas étudiés de très près, du moins pour ce qui
concernait le sens à donner au texte.
En fait, si le traducteur n’a droit ni
au contresens, ni au non-sens, il ne peut élucider tout ce qui dans ce
texte intrigue depuis plus de quatre siècles ; la fidélité au texte lui
paraît s’imposer d’autant plus qu’il s’agit d’une première traduction. Il
lui appartient, bien qu’il soit conscient de nombreuses limites en ce
domaine, les siennes ajoutées à celles imposées par les conditions dans
lesquelles le texte lui est parvenu, de s’efforcer de le livrer le plus
possible « en l’état » ; il lui appartient aussi de laisser le lecteur se
poser des questions, surtout si l’on admet que l’auteur a pu quelquefois,
voire souvent, être volontairement ambigu. Et ceci nous amène au problème
de l’interprétation du texte… que la traduction, de facto, aura tenté
d’éclairer, sinon d’éclaircir.
III – Une lecture de Menina e
Moça
1)
Réflexion sur quelques
lectures précédentes
Une « signification
occulte » ?
« Si un homme considère la
Torah comme un simple recueil d’histoires et de questions quotidiennes,
malheur à lui ! […] Tout comme le vin doit être mis dans une cruche pour
se conserver, la Torah doit être enveloppée dans un vêtement extérieur. Ce
vêtement est fait de fables et de récits. Mais nous, nous devons pénétrer
au-delà
. »
Si le livre est, logiquement, moins
accessible au lecteur actuel qu’à ses lecteurs contemporains, l’abondante
littérature qui s‘est développée tant autour de la vie de l’auteur
qu’autour du roman nous montre que de tout temps, celui-ci a été, (pour
les non-initiés ?) « énigmatique et dérangeant ».
Comme on a déjà cité le commentaire du
copiste du manuscrit Asensio, à propos de « la garde-robe du Roi », qui
laisserait entendre qu’une partie du texte a été retirée de la circulation
pour des raisons politiques ou religieuses, on pourrait citer un extrait
de l’avis au lecteur d’André de Burgos qui critique violemment l’éditeur
de Ferrare, et demande que le livre soit lu « avec l’attention extrême que
mérite une œuvre si triste et si nostalgique », annonçant plus loin
qu’il lui «a fallu remettre au clair à partir de l’original en sa
possession cette première et seconde partie tout entières, afin que le
lecteur de l’une et de l’autre connaisse avec certitude la différence
entre les deux » ;
entre les deux parties ? ou entre les deux éditions ? Voulait-il signaler
par là que le texte possédait un sens caché, qui avait été rendu moins
intelligible par les « corrections » de Ferrare ? Voulait–t-il « brouiller
les pistes » en ajoutant à l’œuvre des chapitres calqués sur le roman de
chevalerie classique, mais où apparaissent des nymphes et des sylves, pour
pouvoir la diffuser au Portugal sans risque? Un autre mystère qui ne sera
sans doute jamais éclairci. Les commentateurs les plus anciens sont
apparemment partis sur de fausses pistes, qui intéressaient plus la
biographie de l’auteur que l’œuvre elle-même, ou plus tard, le genre dans
lequel on pouvait la classer, chevaleresque, pastoral ou sentimental.
A partir du moment où l’on admet une
cohérence voulue par l’auteur, mais non accessible immédiatement, on est
tenté, comme Helder Macedo, et Teresa Amado, de rechercher le sens caché,
ésotérique, voire la portée eschatologique de ce texte.
Les exégètes modernes, en effet, sont
de plus en plus intrigués par le livre, et ils ne s’en cachent pas :
« Ce que j’en savais
seulement, c’était qu’il m’avait séduit depuis toujours, qu’il
m’intriguait, et que je ne le comprenais pas. ».
C’est ce qu’écrit Helder Macedo,
avant de proposer son interprétation de ce qu’il appelle
ironiquement « un bucolique roman sentimental de chevalerie ».
Thèse qui fait de Bernardim Ribeiro un
juif kabbaliste inspiré par le Zohar, ou Livre des Splendeurs ; et de
Menina e Moça, par conséquent, un ouvrage ésotérique, dans lequel la Jeune
Fille (la menina) est l’image de la Shekhina (la Présence Divine, l’image
féminine de Dieu), ouvrage destiné à exhorter les juifs à la résistance.
Même sans parler de signification
proprement ésotérique, et bien que le texte ne comporte aucune mention de
lieu, ni de temps, il serait superflu de relever dans le livre tout ce qui
peut faire allusion à l’exil des juifs chassés d’Espagne, réfugiés au
Portugal, puis retenus (et baptisés) de force ; citons-en quelques
exemples :
«… puisque vous venez de terres
lointaines, […] ce ne doit pas être le premier malheur que vous ayez vu,
car, en ces terres-là, ceux qui n’en sont jamais partis ne peuvent éviter
d’en voir tous les jours et à chaque heure du jour. » (p.
81), dit le chevalier à Lamentor lors de la mort de Bélisa.
Lamentor, nous l’apprendrons plus
tard, s’était enfui secrètement en pleine nuit, et la Nourrice raconte à
Aonia comment les femmes qu’il emmenait sont passées
« apeurées, avec [elle] accrochée à
[son] bras toute tremblante » par l’orangeraie du jardin, « dont
l’épaisseur du feuillage rendait plus sombre la nuit. » (p.
107).
Ceci peut faire référence au temps où
les juifs n’étaient plus autorisés à quitter le Portugal. De plus, nous
apprendrons que le jeune couple a du s’enfuir parce que la grossesse de
Bélisa ne pouvait plus être cachée ; or, si nous entendons généralement
que Lamentor et Bélisa ne sont pas mariés, ce qui paraît être la raison de
leur exil, cela n’est nulle part précisé ; et nous savons qu’on enlevait
aux femmes juives leurs enfants de moins de quatorze ans – c’est
précisément l’âge de la « petite sœur » Aonia - pour les élever dans la
religion chrétienne.
Dans l’histoire d’Avalor et Arima,
Lamentor fait des recommandations à sa fille partant pour la cour :
« Vous êtes étrangère en ce pays ;
tout ce que vous ferez sera observé,… » « ne vous fiez ni à vous-même, ni
aux hommes, ni à autrui. » (p. 121).
Bien entendu, il s’agit d’un discours
sur la bonne réputation des demoiselles. Mais il est cependant possible
d’y voir une allusion aux dénonciations et aux persécutions subies par les
juifs qui continuaient à pratiquer en secret une religion dont la
transmission se fait justement par les femmes.
Si d’autre part le roman contient,
comme c’est probable, des éléments autobiographiques, on peut y retrouver
une thèse fondée sur l’ensemble de l’œuvre
qui a cours communément : Bernardim Ribeiro se serait converti au
christianisme pour pouvoir jouir des privilèges de la cour, puis serait
par la suite redevenu fidèle secrètement à la religion hébraïque et aurait
dû disparaître. La Jeune Fille, sous sa forme première, ou sous celles
d’Aonia et Arima, serait la Shekhina abandonnée puis retrouvée par
Bernardim, à ses risques et périls : le chevalier sans nom abandonne
Aquelísia, qui est « de haut lignage et héritière de terres où il pourrait
se reposer dans les derniers jours de sa vie, qui ne permettent plus de
porter les armes avec honneur » (pp. 87, 88), bien qu’il ait peur de sa
vengeance, pour Aonia, la « beauté ». Ceci expliquerait les plaintes de
la Jeune Fille pleurant l’absence et la disparition de son ami au
prologue, et les deux histoires suivantes seraient alors celles, sous deux
formes différentes, de la difficile reconquête de cette foi abandonnée.
Or, un juif qui disparaît à cette époque, et raconte, entre autres,
l’histoire d’un chevalier qui change d’identité pour échapper à une
dame qu’il n’aime pas, mais qui l’a « obligé », et qui de plus a pour nom
Aquelísia (Ecclésia ?) a de fortes chances d’être un juif convaincu,
kabbaliste ou non.
Nous reviendrons plus loin sur la
partie ésotérique de la thèse d’Helder Macedo, après avoir examiné ce
que dit Teresa Amado de cette étude dans son ensemble : elle est d’accord,
à quelques nuances près, sur la première impression que produit le
livre :
« Étrange histoire que
celle des lectures de cette œuvre du XVIème siècle, qui paraît avoir le
pouvoir de séduire sans provoquer la nécessité d’être comprise
. »
Mais elle écrit plus loin :
« Il y a des énigmes qui
résistent, toutes les données qui se prétendent certaines n’acquièrent pas
forcément une consistance, et les coupes opérées dans le texte par Helder
Macedo ne laissent jamais oublier qu’elles ont une finalité (et que les
coupes seraient, simplement, autres, en vue d’une finalité différente). »
Malgré cette critique faite à la thèse
d’Helder Macedo, à laquelle elle refuse d’adhérer, la commentatrice
reconnaît que c’est un travail critique « profondément innovateur et
éclairant », « mettant quelquefois en lumière des passages qui ne
l’avaient jamais été. »
Et elle avoue :
« N’ayant pas réussi à
faire disparaître l’impression d’étrangeté que me cause Menina e Moça ni
à échapper au sentiment d’un certain échec dans ma tentative pour la
comprendre, il ne m’est pas possible de proposer une lecture dans le sens
d’une interprétation globalisante, capable
d’intégrer tous les éléments du roman et de l’intégrer
dans un cadre culturel défini. »
Constat d’échec, donc, mais ne lui
jetons pas la pierre : cette ambition serait certainement démesurée, et il
nous faut sans doute considérer toute interprétation globale de l’œuvre
comme impossible, tant la doctrine – si doctrine il y a – paraît issue
d’un syncrétisme de divers courants difficiles à démêler, comme nous le
verrons. L’édition et la présentation de Teresa Amado ont beaucoup
intéressé les auteurs des études qui ont suivi la sienne. Celle d’Heder
Macedo a été quelquefois réfutée,
mais, jusqu’à présent, aucune autre théorie aussi « globale » n’a été
envisagée. L’ouverture donnée par Teresa Amado nous permettra de donner
ici une lecture qui, bien que s’appuyant en partie sur les remarques
d’Helder Macedo, et celles de Teresa Amado, en approfondira certains
aspects.
2) Enquête dans quelques
textes anciens
Le « dernier des troubadours »
« De tous les maux, le mien
diffère ; il me plaît ; je me réjouis de lui ; mon mal est ce que je veux
et ma douleur est ma santé. Je ne vois donc pas de quoi je me plains, car
mon mal me vient de ma volonté ; c’est mon vouloir qui devient mon mal ;
mais j’ai tant d’aise à vouloir ainsi que je souffre agréablement, et tant
de joie dans ma douleur que je suis malade avec délices. »
Chrétien de Troyes
«… la tristesse incurable, la
fidélité de la passion, les douceurs de la souffrance d’aimer, les larmes,
l’idée de la mort… »
C’est ainsi que Rodrigues Lapa
caractérise la lyrique des troubadours galégo-portugais, dont Bernardim
Ribeiro est pour lui le dernier héritier .
Si je devais expliquer pourquoi, bien
avant d’avoir lu les commentaires des exégètes cités plus haut, j’ai lu et
relu ce livre, et résolu de le traduire moi-même - puisque aucune
traduction n’en existait - pour tenter de le comprendre, il me faudrait
rechercher ce qui, pour moi, le rend à la fois fascinant et énigmatique ;
je crois que, comme c’est le cas pour beaucoup de commentateurs, c’est la
tonalité féminine de l’œuvre qui m’a tout d’abord surprise, le fait que la
narratrice soit une femme, qui rapporte des « évènements » racontés - et
commentés - par une autre femme. « Parmi les hommes, tous les chemins
mènent à des histoires de femmes », dit la « Dame du temps Jadis » (p.
94).
Mais, en même temps, ce qui est
surprenant à la lecture de ce livre, ce sont les nombreuses références du
texte aux valeurs de cortesia et mesura, (dont la forme du dialogue entre
la jeune Fille et la Dame, le discours de Lamentor au Chevalier du Pont,
l’échange entre Lamentor et Binmarder sont des exemples), ainsi qu’aux
thèmes et aux symboles de l’amour courtois, véhiculés bien sûr par les
romans de chevalerie, mais qui se présentent ici sous une forme assez
archaïque pour être directement comparée aux modèles les plus anciens.
Je partirai d’une part de l’idée de
l’intertextualité, telle que la définit Michel Butor :
«… il
n’y a pas d’œuvre individuelle. L’œuvre d’un individu est une espèce de
nœud qui se produit à l’intérieur d’un tissu culturel, au sein duquel
l’individu ne se trouve pas plongé, mais apparu. L’individu est, dès
l’origine, un moment de ce tissu culturel. L’œuvre aussi est toujours une
œuvre collective
. »
Et d’autre part de ce qu’écrit Denis de
Rougemont :
« Toute la poésie d’Occident
procède de l’amour courtois et du roman breton qui en dérive. C’est à
cette origine que notre poésie doit son vocabulaire pseudo-mystique ; et
c’est dans ce vocabulaire que les amoureux d’aujourd’hui puisent encore,
en toute conscience, leurs métaphores les plus courantes
. »
Il me faudra ensuite trouver ce qui
m’a « parlé » plus précisément, faire des rapprochements avec ce qui m’est
connu, essayer d’extraire de l’œuvre des points de comparaison sur
lesquels les commentateurs portugais ou espagnols n’insistent généralement
pas, et que les Portugais admettent comme un fait acquis, car leur
littérature à ses débuts en est totalement imprégnée.
Si des rapprochements précis ont été
faits avec Virgile et Ovide, si les origines italiennes de l’œuvre, les
références à Dante, Pétrarque, Boccace,
ou Sannazzaro, les origines espagnoles ou portugaises, notamment la
Cuestión de amor, œuvre anonyme parue en 1513 à Valence, le Don Clarián
de Jerónimo Lopez, qui créa le personnage du Chevalier à la Triste Figure,
le Clarimundo de João de Barros, et même la Comédia do Viuvo de Gil
Vicente, ont été étudiées,
les commentateurs se contentent généralement d’évoquer, en note, l’usage
de la rhétorique courtoise « remontant à une tradition très ancienne ».
Il sera sans doute intéressant de
développer les remarques de Teresa Amado, d’une part, et d’Helder Macedo,
d’autre part, sur les rapports du texte avec la poésie courtoise du Moyen
Age et les romans courtois, qui m’ont immédiatement étonnée, d’autant plus
que quatre siècles au moins séparent Bernardim Ribeiro des troubadours
occitans ou catalans, et des romans de Chrétien de Troyes, qui conjuguent
leurs thèmes et la Matière de Bretagne. Certes, l’auteur pouvait
connaître les premiers à travers Dante et Pétrarque, et les seconds par
les lieux communs des nombreux romans de chevalerie en vogue à son époque.
Mais n’oublions pas que Bernardim
Ribeiro, qui est aussi l’auteur d’une sextine, forme imitée de Pétrarque,
sans doute, mais à l’origine typiquement « provençale » et représentant
« l’essence de l‘art clus
»,
a été poète de cour : M. E. Tarracha Ferreira écrit :
« Comme
le courant pétrarquiste, héritier de la doctrine de l’ «amour courtois »,
se contente d’intensifier et d’apurer l’analyse du sentiment amoureux, qui
caractérisait la cantiga d’amor galégo-portugaise, importée de Provence,
il est parfois difficile de distinguer l’héritage provençal des nouveaux
procédés d’inspiration pétrarquiste. L’analyse du sentiment amoureux et
les contradictions qui lui sont inhérentes se reflètent dans la recherche
formelle, déjà mise en évidence dans la poésie des troubadours, et qui est
maintenue, parfois en tant que simple jeu sémantique, marqué
d’artificialité, dans certaines compositions du Cancioneiro Geral. »
Nous nous pencherons donc en premier
lieu sur la forme galégo-portugaise médiévale de la cantiga d’amigo, avec
laquelle le roman entretient les rapports les plus évidents.
La « chanson d’ami »
« Ah, l’étourneau, la voix des
noisetiers,
Tu chantes quand je meurs et je
peine,
Et j’ai mal d’amour. »
Airas Nunes de Santiago
La cantiga d’amigo trouverait son
origine dans le zadjal moçarabe et hébraïque.
Elle est donnée comme typiquement
galégo-portugaise ; on peut cependant en retrouver les motifs chez
quelques troubadours occitans, notamment Marcabrun ou Raimbaut de
Vaqueiras.
ou dans les « chansons de toile » françaises, la plupart du temps anonymes
et dans lesquelles la « belle », tout en filant ou tissant, chante les
délices et les cruautés de l’amour. La « donzelle » portugaise attend le
retour de son ami, parti pour le combat, ou déplore son absence, le plus
souvent près d’une rivière, d’une source ou d’une fontaine. Souvent aussi
la jeune fille se réjouit d’aller en pèlerinage avec sa mère, parce
qu’elle aura ainsi l’occasion de voir son ami. Dans
la barcarolle, ou marine, « les vagues, les flots, la plage, le sable,
deviennent l’arène où se joue le destin d’amour. »
Or, nous retrouvons ces thèmes, quatre
siècles plus tard, chez Bernardim Ribeiro. La déploration de l’ami
lointain, entre mer et montagne, au bord de la rivière, ouvre le texte du
roman ; plus tard Aonia, jeune demoiselle enfermée et sous haute
surveillance, profite d’un pèlerinage pour échapper à la Nourrice et aller
visiter clandestinement son ami. Dans la dernière partie, le héros, parti
en barque à la recherche de sa bien-aimée, se trouve aux prises avec les
« hautes vagues ». Les textes donnés en annexe permettront de se faire une
idée plus précise de la manière dont l’auteur semble avoir développé ces
motifs.
On retrouve aussi dans le texte une
caractéristique formelle de la chanson d’ami : il s’agit du parallélisme,
fait de « réitérations successives de vocables et de constructions
syntaxiques, en tout ou en partie, avec déplacement et jeux de sens », qui
est « incontestablement lié à des origines qu’il est convenu d’appeler
populaires », et qui « permet de développer le module initial du poème, en
lui donnant la physionomie formelle d’une suite à reprise avec glissement
dans la répétition. »
Ce parallélisme se rencontre ici sous diverses formes : tout au long du
roman, par la reprise des motifs, « avec glissement » : la mort du
rossignol, renvoyant aux disparitions des deux héros principaux, Binmarder
et Avalor, tous deux partagés entre l’obligation qu’ils ont envers une
dame qu’ils n’aiment pas et leur amour pour la Beauté, tous deux
disparaissant mystérieusement ; ou entre la Jeune Fille, Aonia et la
Nourrice, toutes trois emmenées très jeunes de la maison de leur mère (ou
de leur père). Parallélisme syntaxique, par exemple dans la phrase qui
marque la fin du récit de la visite d’Aonia à Binmarder lors du
pèlerinage :
« Ainsi Aonia fut obligée de se lever
et de partir, et Binmarder fut obligé de voir cela et de rester. » (p.
113, 114).
Parallélisme, aussi, des images, comme
celle du rocher empêchant l’eau de la rivière de courir librement, qui
renvoie la Jeune Fille à la façon dont ses malheurs ont empêché le cours
heureux de sa vie, reprise à la fin par l’image de la « haute roche » qui
gêne le mouvement naturel de la mer.
Ainsi, si ce qui caractérise le roman,
c’est qu’il est construit sur le modèle d’une « chanson de femme »
traditionnelle depuis le Moyen Age, il n’y a plus lieu de tellement
s’étonner qu’un homme ait exprimé des sentiments féminins délicats. M. E.
Tarracha Ferreira écrit, au sujet de la cantiga d’amigo :
« Toutes ces compositions […]
se distinguent par le réalisme psychologique, car elles nous transmettent,
avec vraisemblance, les états d’âme des jeunes filles amoureuses. »
Mais il est un autre motif classique de
cette forme qui n’est pas évoqué par les commentateurs au sujet de Menina
e Moça. Si la donzelle est souvent triste, ou joyeusement impatiente, elle
peut être aussi très en colère, quelquefois contre sa mère qui ne la
laisse pas sortir, mais la plupart du temps contre l’ami qui n’est pas
venu au rendez-vous, la délaissant pour une autre. C’est alors la sanhuda,
celle qui veut se venger, comme, par exemple, à la fin d’une cantiga de
Nuno Treez :
« Si je ne suis pas vengée/ de
mon ami trompeur et traître/ je ne dormirai plus . »
S’il est clairement question dans
Menina e Moça de la vengeance d’Aquelísia contre Binmarder, on peut penser
que la Jeune Fille elle-même, que souvent le grondement de la rivière
(ribeiro) empêche de dormir,
n’est pas sans ressentiment, même si elle en éprouve du remord et ne songe
pas à se venger :
« …jusqu’ici je m’étonnai en moi-même
qu’une douleur pût durer si longtemps après que sa cause eut disparu, […].
Et parce que je ne comprenais pas cela, dans ma souffrance, j’en attribuai
la faute à l’autre… » (pp. 94, 95).
C’est donc, implicitement, que son
« loyal ami » l’a, d’une façon ou d’une autre, abandonnée, ou tout au
moins qu’elle a ressenti sa disparition comme un abandon, dont elle lui a
fait grief. C’est vraisemblablement la rencontre avec la Dame qui la fait
réfléchir sur ce sentiment qu’elle avoue peut-être pour la première fois ;
ceux qui rendent l’autre responsable de leurs peines, dit la Dame du Temps
Jadis, « tirent vengeance de la violence qu’ils se font ainsi à
eux-mêmes. » (p. 95).
Analysant un ensemble de vingt deux
cantigas de Johan Garcia de Guilhade, dont le motif est justement la
vengeance contre l’ami, Rip Cohen écrit :
« Les vitupérations de la
Sanhuda, dirigées contre Guilhade, sont contrebalancées par un discours
d’auto-éloge, tissé dans une série d’autonominations […] Le bilinguisme de
« en (lat. in) Guilhade » et En (provençal, « Don ») apparaît précisément
dans deux cantigas où le poète inscrit les deux dernières voyelles, a an,
de son prénom hébraïque [Jan] dans le dernier phonème
. »
Or, comme Guilhade, ou comme Servando,
dont les pèlerinages ont toujours lieu « à San Servando »,
Bernardim Ribeiro a inscrit maintes fois ses nom et prénom dans son texte.
Il est vrai qu’en ce qui concernait son nom, cela lui était facile,
puisqu’il signifie « rivière » ou « berge, rive », termes aux nombreuses
occurrences dans le roman. Mais pour son prénom, il a du déployer une
certaine ingéniosité : pour arriver à l’anagramme Binmarder, il lui a
fallu faire intervenir un forestier malchanceux victime d’un incendie et,
de plus, à l’accent galicien, pour pouvoir transformer le « v » en « b »
et le premier « m » «en « n » ; il obtient ainsi l’équivalent de la
phrase : «Je suis venu me brûler » (vim m’arder), réponse à un autre
forestier (qui passait par là…) lui demandant ce qu’il était venu faire
dans la forêt, puisqu’il ne ramenait pas de bois. C’est alors que le
chevalier sans nom trouve l’idée bonne - lui qui voulait justement
inverser les lettres de son nom pour tromper le destin, quel heureux
hasard ! - et encore meilleure « parce que lui aussi s’était brûlé ».
Le regard de l’aimée brûle en effet,
par tradition, depuis longtemps, même si ne nous est pas précisée la
couleur des yeux d’Aonia. Il se trouve que Garcia de Guilhade a le premier
introduit le motif lyrique des « yeux verts » [qui tuent par amour].
Arima, la jeune fille qui d’un regard trop intense fera tomber Avalor « du
haut de son pauvre amour », a bien les yeux verts, comme nous l’apprend
la chanson de la Nourrice : « Je vous vois, petite, si belle,/ avec vos
yeux verts grandir. » (p.
104)
Guilhade a aussi participé au
« scandale des nourrices », polémique déclenchée par João Soares Coelho,
accusé d’avoir dérogé à la règle de l’amour courtois en se disant amoureux
d’une nourrice (ama) et non d’une dame de haut lignage. Curieusement, la
Nourrice de Menina e Moça a une histoire qui n’est pas sans rappeler cette
joute poétique entre troubadours : elle a été autrefois amoureuse et aimée
d’un marchand qui l’a emmenée avec lui dans son pays, c’est une « dame de
bonne famille », qui est instruite et qui a appris à « lire des
livres d’histoires » (p.
94). Elle n’est devenue nourrice que par accident,
parce que la mère de l’enfant est morte en lui donnant naissance. Presque
comme si l’auteur, quatre bons siècles plus tard, craignait, ou feignait
de craindre, qu’on lui reproche d’avoir fait d’une nourrice un personnage
qui joue un rôle important dans son roman.
Eugenio Asensio se demandait si
Bernardim avait pu connaître la cantiga d’amigo autrement que par les
troubadours tardifs.
Bien que la similitude des procédés n’implique pas une connaissance
directe, tout ceci laisserait à penser que l’auteur était loin de
méconnaître les troubadours de son pays, tant on a l’impression qu’il fait
de la broderie avec leurs techniques, et avec certains thèmes, dont on
peut de plus penser qu’il n’ignore pas les implications ; car voici ce que
l’on trouve dans la dernière strophe d’une des chansons d’ami de Guilhade,
citée par Rip Cohen :
« Dans le cantar
[fait «de bonne foi »(per boa fe) par son ami] j’ai très bien entendu/
comment il fut fait et bien aussi pour qui/ et le chant est très bien
caché/ et une dame crut qu’il était pour elle/ mais je sais bien pour qui
le chant fut fait »
Il est évident que ceci n’est pas sans
analogie avec le commentaire de la Dame concernant les chansons du berger
(« celui qui y regarderait bien / (y chercherait le bien ?) comprendrait
aisément comment elles étaient faites » ).
Et R. Cohen se demande :
« Alors qui est l’autre jeune
fille ? Sainte Marie, qui croit que le chant est pour elle ? Et quel est
ce chant ? Et qui est la jeune fille qui parle ? La Shekhina ? Sion ? »
Il est curieux que R. Cohen fasse
justement cette référence, comme Helder Macedo pour Menina e Moça, à une
doctrine secrète dont nous allons reparler. Car si l’amour brûle,
peut-être les bûchers de l’Inquisition brûlent-ils d’une façon plus
irrémédiable… que ce soit au Moyen Age, en « Provence », ou à la
Renaissance au Portugal. Voici ce qu’écrit Natália Correia :
«Nous manquons d’éléments pour
attribuer aux poètes galégo-portugais une initiation doctrinaire aux
principes révolutionnaires qui, au travers des hérésies, de la
conspiration anti-ecclésiastique et des attaques philosophiques contre
l’immobilisme dogmatique, ont élaboré l’éthique de l’amour provençal. »
« On peut toutefois observer
[…] quelques indices qui nous permettent de conclure à une antipathie pour
le principe d’autorité, contre lequel est manifestement dirigé le lyrisme
occitan. »
Dès lors qu’on s’en prend au « principe
d’autorité », il peut être vital d’écrire à mots couverts. Si Bernardim
connaissait les thèmes de Guilhade ou d’autres troubadours, il pouvait
aussi être conscient de ce qu’il peut y avoir à dire de façon cachée dans
une chanson, ou dans un roman. Suivons R. Cohen dans son raisonnement, qui
se fonde sur la signification de l’autonomination dans les chansons d’ami
ayant pour motif la vengeance :
« La vengeance de la Sanhuda
de Guilhade se constitue simultanément comme une vengeance du poète, sur
le terrain social, politique et religieux. »
En serait-il de même pour Bernardim
Ribeiro ?
« Les prières que fit
Aquelísia, les mais levées vers le ciel, clamant vengeance, ne furent pas
vaines. », nous annonce la
narratrice. (p. 87). Il semble bien que, dans un
texte où les rites décrits n’ont guère de ressemblance avec les rites
chrétiens, cette dame ait quelque rapport avec l’Église.
La forme, support d’une
doctrine ?
« …le saura qui sait comme il est
douloureux
de
garder la vérité cachée. »
Les rapprochements que nous venons de
faire avec la cantiga d’amigo nous permettraient-il d’envisager une
interprétation « hérétique » de l’œuvre ?
On s’accorde généralement pour
reconnaître l’origine
« provençale » de la lyrique galégo-portugaise :
« …la cantiga d’amigo n’est
pas insensible aux imprégnations de la poétique étrangère, elle adopte
les concepts de l’amour courtois, comme la coita [plainte amoureuse], le
cuidar, [amour malheureux] et le comportement féodal de l’amie. »
« Les chants d’amour sont
marqués par l’influence du canso provençal et proche de lui. Dans les
thèmes, dans la prosodie, dans l’idéologie, […]. Les traces d’une
connaissance et d’une culture, quelquefois d’un culte, de la poésie
occitane sont répétées et insistantes. Mises en avant. Affirmées. »
Et Teresa Amado écrit à propos de
Menina e Moça :
« Le choix du discours
féminin est lié, […], inévitablement, à une autre forme poétique, la
cantiga d’amigo. » […] On sait peu de choses sur ce qu’a représenté
exactement ce genre de poème dans la société qui l’a produite. […]. De
telle sorte que ceci conduit à une autre interrogation […] : Dans quelle
mesure l’amour chevaleresque (sa doctrine et sa pratique) a-t-il été
« féminin » ? Comment interpréter la fascination exercée par les vertus
« féminines » ? »
Voici ce qu’a supposé pour sa part
Helder Macedo, qui a suivi un temps la piste de la doctrine cathare, à
travers celle des troubadours :
« Dans Menina e Moça, les
relations d’intime distance entre Binmarder et Aonia ou entre Avalor et
Arima pouvaient être celles d’un troubadour avec sa dame, autant par la
transmutation spirituelle que la qualité supérieure des demoiselles
déclenche chez les chevaliers et le correspondant caractère secret de
leurs relations, que par le genre mystérieux, mais puissamment suggéré,
du symbolisme poétique sous-jacent à sa formulation littéraire. Les
coïncidences formelles peuvent, cependant, être expliquées en partie par
la survivance ou la reconstruction mondaine des « cours d ‘amour » des
troubadours dans la société portugaise du temps. Bernardim pourrait
avoir utilisé les formes littéraires plus ou moins vides utilisées par
ses contemporains en tant qu’exercice de style, pour les emplir de
nouveau d’une signification spirituelle à laquelle elles se prêtaient
parfaitement, puisqu’elles avaient été créées à l’origine pour exprimer
des idées similaires. Ou peut-être que, vu l’existence probable d’une
école de « dévotion intérieure » à la cour de la «Reine Vieille », Dona
Leonor, les formes littéraires adoptées par les poètes du Cancioneiro
Geral étaient moins vidées de leur signification qu’on ne le considère
généralement. »
Interrogation commune aux deux
commentateurs, sur le sens à donner à l’exaltation des valeurs
féminines, à laquelle seul Helder Macedo tente d’apporter une réponse
précise : Bernardim Ribeiro peut avoir sciemment utilisé les formes
anciennes et la rhétorique courtoise en vue d’exprimer une doctrine
connue de lui, se rapprochant de celle qu’on a supposée aux troubadours
« provençaux », celle des cathares, dont on ne pouvait parler « en
clair » sans danger depuis l’instauration du tribunal de l’Inquisitio
heretice pravitatis en Languedoc, au milieu du XIIéme siècle.
Ce rapprochement nous a paru fort
possible. Dans un article intitulé « L’Amour Provençal », René Nelli
écrit que « l’hérésie consiste à adorer Dieu à travers la femme . »
Voici comment Raimon de Miraval,
réputé pour ses prises de position pour Pierre d’Aragon et le Comte de
Toulouse lors de la Croisade des Albigeois, et pour ses étroites
relations avec les hérétiques de Cabaret, décrivait sa « dame »,
Brunessen, la protectrice des croyants cathares :
« fine et vraie, franche et
de gente nature », « jamais femme née de mère n’a eu jusqu’ici assez de
mérite pour égaler le sien ». «sa bouche et ses yeux illuminent le
monde/jamais beauté ne sut faire plus/ elle y a mis toute sa vertu/ il
n’est rien resté pour les autres
. »
Arima a une « honnêteté naturelle »
qui surpasse celle de toutes les autres, une douceur dans les gestes et
dans les paroles qui n’est « pas celle d’une mortelle », il semble que
se sont « réunies en elle toutes les perfections, comme elles ne se
réunir[ont] plus jamais. » (p. 119).
Helder Macedo poursuit :
« Il est certain que la
distance de quatre siècles entre l’époque à laquelle a fleuri en
Provence l’hérésie cathare et celle à laquelle a vécu Bernardim Ribeiro
exclut la possibilité d’une quelconque influence directe. Bien que de
nombreux cathares persécutés aient cherché refuge dans la Péninsule
Ibérique, et malgré le « féminisme » marial du christianisme hispanique,
il n’existe pas de traces connues de la survivance active du catharisme
proprement dit dans la Péninsule au XVIèmesiècle. Mais il est
également certain que les idées survivent souvent sous des noms
différents ou qu’elles peuvent être absorbées par d’autres courants de
pensée dans lesquels elles trouvent des formes d’expressions nouvelles,
mais équivalentes. »
C’est à cause de cette « grande
distance » qu’il abandonne cette piste pour développer la thèse de la
doctrine kabbaliste, à travers une similitude entre la première phrase
de Menina e Moça et l’ouverture de L’hymne de la perle, dont on trouve
aussi des versions chez les gnostiques et chez les soufis.
Bien que l’idée de la doctrine
cathare m’ait effleurée aussi, il est facile de voir quelques obstacles
à cette interprétation.
On trouve bien dans le texte un
discours explicitement dualiste :
«La terre est bien fournie en
pâturages, et elle engendre également le bien et le mal. J’ai déjà
entendu dire à un grand homme, qui se dédiait aux choses de l’autre
monde, parlant du peuplement de cette terre, (qui, bien que vous la
voyiez ainsi couverte en partie de broussailles, est en beaucoup
d’endroits peuplée de bergers), que c’était l’une des merveilles de la
nature : que d’une même terre en soient nées deux, si opposées l’une à
l’autre. » (p. 91).
Mais on sait que les cathares
croyaient en la réincarnation. Or, le berger Binmarder dit dans sa
chanson : « C’est mal de m’oublier ainsi, / car après moi, plus
d’autre moi. » (p. 98).
D’autre part, si l’on peut supposer
que certains troubadours faisaient partie, ou avaient assimilé les
valeurs, de l’ « Église de Dieu », ce n’était pas le cas pour tous, et
il est difficile d’interpréter le thème de l’amour lointain seulement
comme une référence à la religion cathare. La « fin’ amors », l’amour
qui élève l’âme, mais qui fait mourir, paraît être bien plus ancien et
l’œuvre d’un syncrétisme – le mot est utilisé par Teresa Amado à propos
de Menina e Moça – de plusieurs doctrines mystiques :
« […] mourir d’amour,
mourir au service de la Dame et, par ce service à l’extrême, tendre au
salut, aller à Dieu, n’est-ce pas un thème commun aux troubadours, aux
mystiques arabes, et sans nul doute à plus d’une hérésie dualiste ou
manichéisante du Moyen Age » ? écrit
Denis de Rougemont.
Ceci nous est confirmé et précisé par
Jean-Claude Marol :
[Dans les premiers siècles
du second millénaire] « … dévalent comme par surprise,
dans le flot des traductions, l’esprit scientifique grec, les mystères
de l’hermétisme égyptien, les édifices conceptuels de la gnose
hellénistique. Un autre surgeon inattendu va fleurir en Occitanie dans
ce XIIeme siècle turbulent, où cathares, troubadours,
humanistes, alchimistes se frôlent et se rencontrent : la Kabbale
hébraïque, mouvement mystique juif né dans le Midi de la France et qui
essaime ensuite en pays catalan. […] Alors se propose un renouveau
doctrinal inspiré de sources et d’époques variées. Les sédiments les
plus anciens semblent provenir d’un Orient lointain ; d’autres
propositions s’inventent. Tel est le creuset du Sefer ha Bahir, ouvrage
dont une des propositions révolutionnaires est de faire sa place à
l’élément féminin du Divin, la Présence (Shekhina). »
« Par quoi l’âme
fleurit-elle ?/ Par la Shekhina qui habite le juste et le rend fécond. »
lit-on dans le Bahir
.
Autrement dit, Helder Macedo verrait
ici sa thèse corroborée, non pas parce que la doctrine transmise par les
troubadours était trop ancienne pour être connue de Bernardim, mais
parce que la poésie des troubadours trouverait précisément son origine
dans la doctrine kabbaliste exprimée dans le Bahir (ce qu’il constate
d’ailleurs lui-même plus loin). Les doctrines possibles, cathare ou
kabbaliste, semblent alors très difficiles à démêler.
On peut lire dans le Zohar, oeuvre du
kabbaliste castillan Moïse de Léon, mort en 1305 :
« Il incombe à l’homme [ en
voyage] d’être « mâle et femelle », toujours, afin que sa foi puisse
rester inébranlable et que la Présence Divine ne l’abandonne jamais. De
plus, rentré à la maison, il a le devoir de procurer du plaisir à sa
femme, attendu que c’est elle qui a obtenu pour lui l’union céleste.
[…]. Il y a une double raison à ce devoir de cohabitation. Premièrement,
ce plaisir est un devoir religieux qui apporte également la joie à la
Présence Divine, et par là il répand la paix dans le monde. »
L’idée de « l’androgyne primordial »
de Platon, qui inspira les poètes, peut se retrouver dans la première
phrase ; pourtant, nous voyons des divergences entre ce qui est dit ici
et l’amour des troubadours : tout d’abord, cet amour, pour eux comme
pour les cathares, n’est pas compatible avec le mariage, et la femme est
d’autant plus aimée qu’elle est lointaine et inaccessible, ou mariée à
un autre. Dans le texte de Bernardim, seule la relation du premier
couple est harmonieuse, et elle sera vite détruite par la mort ; dans la
suite du texte, la passion contrariée serait plutôt fatale, vouée à
l’échec :
« Les obstacles qui séparent de la
personne aimée, dit la Dame, rendent l’amour bien plus grand que ces
espérances, d’où vient que plus tard naissent les peines que l’on
souffre avec la mort ou la tristesse infinie… » (p. 87).
On ne retrouve pas non plus dans cet
extrait du Zohar la fameuse chasteté prônée par les troubadours ; il est
vrai qu’elle peut être sujette à caution. Dans l’oeuvre de Bernardim, où
la plupart du temps l’amour charnel entre les amants n’est évoqué
qu’implicitement, on appelle parfois un chat un chat ; ceci, il est
vrai, plutôt lorsqu’il est question de l’ « obligation » envers les
« mauvaises dames. » Cependant, si Arima, qui est « tellement de l’autre
monde » ne se laisse pas séduire, on a bien l’impression que des choses
définitives se sont accomplies entre Binmarder et Aonia.
Pour Helder Macedo, c’est d’ailleurs là l’origine de la faillite de leur
amour, et peut-être n’a-t-il pas tout à fait tort ; Denis de Rougemont
écrit :
« Faire
l’amour sans aimer selon la courtoisie, […] céder à la sensualité
purement physique, voilà le péché suprême, originel, dans une vision
cathare [entendons : courtoise] du monde. Aimer de passion pure, même
sans contact physique […], voilà la suprême vertu, et la vraie voie
divinisante. Entre ces deux extrêmes […], toutes les confusions de
l’amour deviennent mieux que possibles : inévitables. »
Il semblerait que les relations entre
Binmarder et Aquelísia, et Avalor et la Dame Deshéritée, relèvent du
« péché suprême » ; les chevaliers ne les aiment pas : Aquelísia « ne
pouvait manquer d’entendre à un moment des choses qui la fissent
souffrir, ni lui [Binmarder] non plus ne pouvait s’empêcher de les
faire, car il l’aimait peu… » (p. 86). Avalor ne «se souvenait jamais »
de la Dame Déshéritée, « sauf lorsqu’il désirait la voir, et jamais il
ne pensait à elle, sinon pour se demander où il irait la retrouver. »
(p. 125). La relation entre Avalor et Arima paraît illustrer « la
suprême vertu » (du moins en ce qui concerne Arima). Quant à la deuxième
histoire, la plus longue, on dirait bien que c’est celle de la
« confusion » ; la narratrice, de plus, insiste sur une commune
illusion : les deux amants, chacun à leur tour, ont pris pour de
l’amour ce qui n’était que de la compassion.
C’est aussi, finalement, la plus banalement humaine.
Mais suivons ce que
l’auteur du Zohar, dont nous en étions restés au « premièrement », donne
comme second argument à ses dires :
« Deuxièmement, si sa femme
vient à concevoir, la compagne céleste accordera à l’enfant une âme
sainte. »
Or, parmi toutes ces passions
malheureuses, il nous reste la parfaite harmonie du couple de la
« première histoire », Lamentor et Bélisa, dont le but ultime semble
avoir été de donner naissance à Arima ; l’accouchement de Bélisa nous
est d’ailleurs longuement décrit, peut-être pour rendre sa mort plus
pathétique encore ; l’enfant qui naît pourrait bien représenter « l’âme
sainte » issue de l’union à laquelle est associée la Shekhina : «…la
demoiselle Arima était la seule sur laquelle les fées se fussent
penchées les yeux grands ouverts, car non seulement elle était parfaite
en elle-même, mais aussi en qui la désirait. » (p. 136).
Les « modèles narratifs » de
la kabbale
« - Je me disais bien aussi que cette
fenêtre… »
Almeida Garrett
Admettons que l’amour du troubadour
pour sa dame peut être un amour divin au sens où il est entendu dans les
ouvrages kabbalistes médiévaux, la « femme terrestre » étant un moyen de
médiation avec la « femme du ciel » - notion évidemment assez proche de
celle du néoplatonisme. Admettons aussi que les ouvrages kabbalistes du
Moyen Age étaient connus de l’auteur ; nous pouvons consulter le Bahir,
où nous trouvons une curieuse image qui illustre « le principe de
l’âme » :
« Ceci se compare à un roi
qui avait une fille, bonne, agréable, belle et parfaite. Il la maria à
un prince, la vêtit richement avec couronne et parures. Il lui donna une
grande dot. Le roi peut-il désormais vivre en dehors de sa maison ? Tu
as dit : non. Lui est-il possible de rester toute la journée avec
elle ?Tu as dit : non. Que fit-il ? Il aménagea une fenêtre entre elle
et lui, et chaque fois que la fille a besoin de son père ou le père de
sa fille, ils communiquent à
travers cette fenêtre. »
Ceci est bien proche de ce qui nous
est dit des relations entre Arima, la fille « bonne , agréable et
parfaite » et son père Lamentor, qui se font de si poignants adieux lors
du départ forcé d’Arima pour la cour, où on doit la marier ; (son père
« lui aurait réservé de grands biens, si le sort ne l’avait pas
réservée, elle, pour d’autres », p. 119). Mais la « fenêtre » fait aussi
fortement penser à la lucarne par laquelle ont lieu maints échanges
entre Aonia et Binmarder…
Dans le Zohar, une image similaire
est reprise, pour expliquer cette fois ce qu’est la Torah :
« Elle peut se
comparer à une jeune fille belle et de haute naissance, enfermée dans
une chambre isolée du palais. Elle a un amant dont elle seule connaît
l’existence. Par amour pour elle, il passe et repasse sans cesse devant
le palais, et regarde de tous côtés, espérant l’apercevoir. Elle sait
qu’il ne s’éloigne jamais du palais ; alors, que fait-elle ? Elle perce
une petite ouverture dans sa chambre secrète, révèle un instant son
visage à l’amant, puis, aussitôt, derechef, le cache. Lui seul, et nul
autre, a aperçu son visage, et il sait que c’est par amour de lui
qu’elle s’est, à lui seul, révélée l’espace d’un
instant ; et son cœur et son âme, tout en lui est
attiré vers elle
. »
Le motif de la belle jeune fille
enfermée est, certes, un classique du conte, et correspondait peut-être
à une réalité de l’époque ; mais on peut trouver ici un rapprochement
assez troublant avec le passage de l’apparition d’Aonia à la lucarne de
la maison devant laquelle elle sait effectivement, sans l’avoir jamais
vu, que Binmarder « passe et repasse », et « ne s’éloigne jamais ». Elle
sait même, grâce à la Nourrice, qu’il « arriv[e] toujours par l’arrière
de ces bâtiments » (p. 99). Et nous savons que nul
autre homme, excepté Lamentor, n’a aperçu le visage d’Aonia, car elle
est enfermée : « Aonia ne le connaissait pas, car elle n’était jamais
sortie… » (Id.)
Faut-il voir sous certains
personnages féminins de Menina e Moça l’image de la Shekhina ? Aonia
est « la beauté », Arima a une « honnêteté naturelle » qui la rend plus
belle encore. Les chevaliers risquent la mort pour elles, et un regard
d’elles un peu appuyé les fait « tomber » (littéralement) en extase. Si
Bernardim Ribeiro connaissait le Bahir et le Zohar, on peut penser qu’il
en a utilisé les paraboles dans son roman, où la « fenêtre » joue un
rôle important, comme l’avait remarqué en son temps un des plus grands
romantiques portugais.
La « fenêtre des
rossignols »
« - La jeune fille des rossignols !
Qu’est-ce que c’est que cette
histoire ? »
Almeida Garrett
Une « fenêtre », donc, par laquelle
s’entretient en secret l’amour, du père pour sa fille, ou du chevalier
pour sa dame. Elle nous fait souvenir de celle qui « intéressa »
Garrett. Près d’elle, justement, chantait un rossignol, qui lui
« rappela le rossignol de Bernardim Ribeiro, celui qui se laissa tomber
dans l’eau, de fatigue. »
Elle peut aussi faire souvenir d’une
autre allusion à une « fenêtre », celle d’une chanson occitane dont la
tradition fait l’hymne des Comtes de Toulouse, le « Se canta ». Dans la
première strophe, il est question d’un « petit oiseau » qui chante sur
la fenêtre pour l’amie lointaine, et dans la seconde, d’un amandier qui
fait des fleurs blanches « comme du papier », toujours devant la même
fenêtre. Référence, selon les milieux qui s’intéressent à « l’hérésie
cathare », à la transmission secrète, orale (le chant de l’oiseau), et
écrite (les fleurs « blanches comme du papier »), de la doctrine ; étant
bien entendu que cette image peut s‘appliquer à la transmission de
n’importe quelle autre doctrine. Or, pour qui connaît cette référence,
le passage de la mort du rossignol sur le frêne semble comporter cette
double mention de l’oral et de l’écrit : le frêne, en effet, est, entre
autres symboles, le bois des runes, sur lequel on écrit en langage
secret, et il est remarquable que lorsque le rossignol, brutalement mort
« dans son plus grand chant », tombe dans la rivière, « beaucoup de
feuilles » de l’arbre tombent après lui.
Toute interprétation mystique mise à
part, on peut y voir un signe que le rossignol est le troubadour, qu’il
symbolise souvent, et dont il est le messager d’amour. A ce moment-là,
il nous faudrait considérer le rapport entre Binmarder, dont on ne peut
nier que son nom est l’anagramme parfait de Bernardim, et l’auteur :
car, curieusement, ce frêne est en quelque sorte le pivot de
l’histoire : lieu de la rencontre entre la Jeune Fille et la Dame, qui
est assise dessous pour la raconter, lieu de la mort du rossignol, c’est
aussi celui où la Nourrice entendra Binmarder chanter sa chanson, et où,
dit la Dame, elle le reverra le lendemain, « car là poussait le frêne
sous lequel il s’était arrêté la première fois en sortant de la tente,
et aussi sous lequel il avait ensuite vu l’ombre, comme je vous l’ai
dit, et ce fut aussi là que par la suite il vint mourir ; » (p.
100).
Ce frêne est donc un lien, dans un
récit où la chronologie est quelque peu malmenée, entre le rossignol et
Binmarder.
« Le feuillage est la
chambre des chevaliers perchés. »,
écrit Jacques Roubaud.
Or Binmarder, bien que déguisé en
berger, est chevalier. On peut alors se demander si l’auteur, à qui Sá
de Miranda demandait : «qu’est-il advenu de ton chant ? », n’a pas mis
en scène sa propre « mort », dans ce passage, si poétique, de la mort du
rossignol. Jacques Roubaud écrit encore :
« Le rôle de l’oiseau est de
servir d’incitation au commencement du chant. […] Les oiseaux les plus
"courtois", ceux dont le chant est "grand chant", sont l’alouette et le
rossignol. »
Le rossignol de Bernardim,
justement, meurt « alors qu’il était dans son plus grand chant » (p. 65)
(no maior canto) ; chant, musique, variation : la chute soudaine du
rossignol deviendra la chute de Binmarder, extasié par son amour, du
haut du mur où il était grimpé pour parler à Aonia à la lucarne,
entraînant « son bâton après lui », comme le rossignol avait entraîné
les feuilles du frêne ; plus tard Avalor tombera, ne pouvant soutenir le
regard d’Arima aux yeux verts, « du haut de son pauvre amour », cette
fois en pleine grande salle du palais. Ici, point de fenêtre. Mais les
yeux ne sont-ils pas la « fenêtre de l’âme » ?
Il est possible d’envisager, pour en
revenir à l’ésotérisme supposé des troubadours, et, simplement, à la
littérature, que Bernardim déplore sous cette forme la fin d’une poésie
qui était au service de la transmission d’une tradition (orale et
écrite), au profit d’une poésie, celle de son époque, qui aurait
conservé seulement une forme vidée d’un contenu que l’on pourrait
appeler, faute de pouvoir le définir plus exactement, celui de l’amour
courtois.
C’est peut-être en partie cela qui
rend ce passage, image condensée du désespoir d’amour, si émouvant ;
Denis de Rougemont écrit :
« L’histoire de la passion
d’amour, dans toutes les grandes littératures, du XIIIème
siècle jusqu’à nous, c’est l’histoire de la déchéance du mythe courtois
dans la vie « profanée ». C’est le récit des tentatives de plus en plus
désespérées que fait l’Éros pour remplacer la transcendance mystique par
une intensité émue. Mais grandiloquentes ou plaintives, les figures du
discours passionné, les « couleurs » de sa rhétorique ne seront jamais
que les exaltations d’un crépuscule, promesses de gloire jamais tenues… »
Mais on peut aussi penser que le
troubadour a, avant tout, l’amour de sa poésie :
« … car amors est aussi
"amour de la langue" ; dont l’un des visages est la poésie. […] La canso
devient pure par le trobar, comme la beauté de la dame si elle aime
. »
Voici ce qu’écrivait Bernart Marti le
Pintor, l’un des premiers troubadours :
« ainsi je vais enlaçant/
les mots et rendants purs les sons/ comme la langue s’enlace/à la langue
dans le baiser »
Cette représentation d’une mort
symbolique a lieu au moment où le poète Ribeiro disparaît, et où
apparaît le romancier, un romancier dont l’une des originalités a été
justement de mêler l’écrit et l’oral, l’oiseau et la feuille : la Jeune
Fille écrit un livre, elle nous l’annonce, et cependant elle sait
que « le vent emporte ses paroles » ; le récit de tradition orale prend
rapidement le dessus, avec ses spécificités, et l’on perd de vue le
« livre », qui ne sera plus mentionné qu’une fois au cours du roman ;
nous suivrons la conteuse dans ses « histoires du Temps Jadis »,
proches, finalement, des schémas narratifs du Bahir et du Zohar, qui
sont aussi ceux des contes de fées.
Le langage crypté et le
métalangage
« c’est mon travail, avec quelques
mots messagers,
de mettre l’auditeur en place de
deviner. »
Peire d’Alvernha(1149-1170)
Si l’on peut penser que l’auteur a
« déguisé en fables et en récits » des notions complexes qu’il était
peut-être préférable de ne pas écrire « en clair », on peut aussi
supposer qu’il était déjà, comme nous l’avons évoqué à propos de la
sextine, attiré en tant que poète par les techniques du trobar clus.
« Mon vers (poème)
paraîtra insensé au sot s’il n’a pas double entendement […] Si quelqu’un
veut contredire ce vers, qu’il s’avance et je lui dirai comment il me
fut possible d’y mettre deux mots de sens divers. »,
écrivait le troubadour Allegret.
Jacques Roubaud cite (et traduit du
latin) Alain de Lille :
« Sous l’écorce
superficielle de la lettre, l’instrument poétique peut raisonner
faussement, mais intérieurement pour ses auditeurs il énonce la
signification la plus élevée qu’il dissimule, de façon que le lecteur,
ayant rejeté la coquille extérieure de fausseté, découvre le doux noyau
de vérité dissimulé à l’intérieur. Ainsi souvent les poètes assemblent
en une fabrication élégante des évènements de l’histoire mêlés à des
inventions subtiles afin que de la "conjointure" harmonieuse des choses
diverses une peinture plus belle émerge de la narration elle-même. »
Certaines phrases du texte sont, en
effet, sibyllines, et semblent signaler un sens à chercher entre les
lignes : celle, par exemple (beaucoup utilisée, mais parce que
significative à plusieurs niveaux), qui concerne la fabrication de la
chanson du berger, et n’est pas sans rappeler la cantiga de Garcia de
Guilhade citée plus haut :
« ses chansons,[…] imitaient le
langage des bergers et étaient emplies de paroles d’un grand talent,
mises et éparpillées si doucement parmi d’autres paroles rustiques, que
celui qui y regarderait bien pourrait comprendre facilement comment
elles étaient faites. » (p. 93)
Après le surprenant discours
manichéen du maître berger, la narratrice dit : « …si le berger n’avait
pas raconté des évènements de sa vie réelle, il [Binmarder] aurait pensé
que ce n’étaient pas là des paroles de berger. » (pp. 91,
92). Et plus loin, lorsque la Nourrice écoute la « chanson du
berger » : « … et [elle] lui sembla une chanson triste, et plus qu’une
musique de berger. » (p. 96). Ceci, bien sûr, peut
vouloir dire simplement que Binmarder n’est pas berger ; mais rien dans
la tradition n’indique que les chevaliers étaient plus poètes que les
gardeurs de vaches. On dirait bien que l’auteur veut, de façon répétée,
signaler au lecteur qu’il lui faut « rejeter la coquille extérieure de
fausseté. »
Mais peut-on être sûr qu’il ait voulu
transmettre sous une forme cachée un enseignement ?
Voici ce qu’écrit Henri-Irénée
Marrou :
« Ce qui a surtout
déconcerté est que toute une lignée de troubadours […] a délibérément
choisi de s’exprimer sous une forme recherchée et difficile : au trobar
plan, au style simple et clair, ils ont préféré le trobar clus,
littéralement le style « clos », - obscur, abscons, abstrus, hermétique
– en prenant le mot au sens commun qu’il a aujourd’hui. Il ne s’agit pas
en effet d’hermétisme au sens propre, d’une poésie ésotérique qui, sous
un sens premier obvie, dissimulerait une doctrine secrète : nous ne
sommes en présence que d’une expression volontairement compliquée dont
l’énigme s’éclaire pour peu qu’on fasse effort, et nous retombons alors
dans le répertoire des idées ou des sentiments habituels de la chanson
d’amour. […] l’obscurité y est volontairement, laborieusement, acquise,
et sert à revêtir d’ornements splendides ou inattendus une proposition
qu’on pourrait par ailleurs exprimer en toute clarté. »
Les « mots messagers » seraient donc
des indices donnés à ceux qui voudraient comprendre, aux « entendentz »,
la complication du texte étant un art en soi. On peut alors les
considérer comme un commentaire sur l’écriture. Peut-être Bernardim,
« le dernier des troubadours », a-t-il eu l’idée d’écrire un roman sous
une forme qui était pour lui le comble de l’art
?
Car ce qui est plus intéressant
encore que les « indices » cités plus haut, somme toute assez communs à
cette époque (rappelons qu’Amadis chante à Leonoreta une chanson
secrètement destinée à Oriane), c’est que d’autres indications sont
données au lecteur, qui concernent plus particulièrement la forme du
texte.
La Jeune Fille annonce dans son
prologue : « Des chagrins on ne peut rien conter de façon ordonnée,
puisqu’ils arrivent de façon désordonnée. » (p. 59). Elle
ajoute : « Encore que qui me demande, à moi, de chercher des fautes et
des excuses ? » (id.).. Le lecteur est donc prévenu que « le livre sera
ce qui y est écrit » (id.), c’est à dire que n’y seront pas respectées
certaines règles de la chronologie, de la logique et de la raison, que
tout y sera donné « en désordre », et que, si le texte est embrouillé,
il devra s’en débrouiller.
D’autre part, il est aussi prévenu,
puisque la Jeune Fille « attend son heure dernière » qui ne saurait
tarder , que le livre ne sera peut-être pas achevé : « Ceci me fit
douter de commencer à écrire ce que j’ai vu et entendu. Mais ensuite, en
y pensant, je me dis que ma crainte de ne pouvoir achever d’écrire
n’était pas une raison pour ne pas commencer… » (p. 58).
Le lecteur peut donc craindre dès ce moment-là d’être privé du
dénouement de l’histoire.
Mais ceci peut aussi le remettre sur
la piste des troubadours et de certaines de leurs techniques
« hermétiques », qu’elles aient été utilisées pour cacher un sens
ésotérique, ou bien uniquement pour le plaisir de l’art, comme le
suggère H. I. Marrou.
Le trobar clus : la
« chanson pour ne rien dire »
« elle n’est pas de moi,
ni de
personne d’autre,
elle ne parle pas
d’amour, ni de jeunesse
ni de rien d’autre
elle
fut plutôt trouvée en dormant,
à
cheval. »
Guillaume IX
Comme cela a été ébauché pour le
parallélisme, nous pouvons tenter de trouver les techniques du trobar
clus appliquées au roman par Bernardim. Les plus connues, outre la
façon de signaler que le texte veut dire autre chose que ce qu’il dit et
cette tendance au commentaire sans cesse mêlé à l’écriture, consiste,
chez les « maîtres », Guillaume de Poitiers, Arnaut Daniel, Giraud de
Bornelh ou Raimbaut d’Orange, à jouer sur le non-sens : le « je ne sais
de qui » de Guillaume IX en est un exemple, qui se termine sur un appel
à lui envoyer « la contre-clé », et qui sera repris par le « je ne sais
quoi » de Raimbaut.
Citons aussi la tornada (envoi) de
la sextine d’Arnaut Daniel, au « parler étrange et beau » selon
Pétrarque, et qui fit aussi les délices de Dante :
« Je suis Arnaut qui amasse le vent, /chasse le lièvre avec le bœuf/ et
nage contre la marée. »
Gérard Zuchetto donne cette
définition du devinhal, l’une des formes du trobar clus :
« Le
devinhal est une sorte de double entrelacement formel et psychologique,
une recherche, en langage codé, d’un art de l’équilibre entre raison et
folie
. »
Justement, la Dame dit que
Binmarder, en inventant ses chansons, « mettait en ordre, en marchant,
des sentiments désordonnés qui follement le tourmentaient. » (p. 94).
La valeur, le pretz d’un texte clus,
nous l’avons vu, vient de ce qu’on ne peut pas le comprendre
immédiatement :
«Car sens recherché apporte
prix et le donne à proportion qu’on lui reproche non-sens débridé ; mais
je crois bien que nul chant, jamais, ne vaut au commencement autant
qu’ensuite quand on l’entend. » écrivait Giraut de Bornelh ; éloge du
trobar clus lui-même obscur, pour H. I. Marrou, qui tente une
explication : «mon avis est que le meilleur chant est celui qu’on ne
comprend pas du premier coup. »
Il semble que nous ne soyons pas en
peine pour trouver du non-sens dans Menina e Moça. Bien que nous ayons
conscience que les erreurs, lacunes ou remaniements du texte ne
permettent pas une analyse rigoureuse, nous pouvons tenter de suivre
Roland Barthes, et admettre que « tout a un sens » dans le récit, que ce
soit ou non voulu consciemment par l’auteur.
On peut de plus penser qu’ici,
certaines « absurdités » sont volontaires. Si
l’auteur signale quelquefois qu’il ne faut pas prendre son texte à la
lettre, il réussit bien à provoquer en même temps chez le lecteur
l’impression que le texte ne veut rien dire.
Une des particularités du texte est
qu’au fil des longues phrases, le sens amorcé au début semble
« dévier » pour en arriver à une autre idée ; on sort évidemment
perplexe de la première lecture. En outre, chaque proposition peut être
comprise différemment lorsqu’on la sort de son contexte (comme si
l’auteur attendait du lecteur un mode d’interprétation qui
s’assimilerait à celui des kabbalistes).
Mais surtout, la narration contient
d’évidentes incohérences, même dans la première partie, et donne souvent
le sentiment d’une divagation sans suite, surtout par les nombreuses
« fausses prolepses » employées :
D’abord, la Jeune Fille nous annonce
qu’elle va nous raconter ce qu’elle a « vu et entendu » ; ses malheurs,
dont on attendait le récit, sont figurés allégoriquement par la mort du
rossignol ; il est curieux que cet épisode ne comporte pas tous les
éléments rapportés ensuite non plus au lecteur, mais à la Dame,
puisqu’il est question seulement dans ce deuxième récit de la présence
d’un second rossignol : « De temps en temps, on eût dit qu’un autre lui
répondait, là-bas, au loin. » (p. 65).
Le lecteur pense donc : tiens, elle ne me l’avait pas dit, à moi !
La Dame du Temps Jadis prend le
relais pour évoquer la mort mystérieuse de son fils. Oh, très
rapidement, car la Jeune Fille, bien qu’elle soit extrêmement intéressée
par cette disparition, accepte d’entendre d’abord l’« histoire des deux
amis », « les deux amis dont je vous ai promis l’histoire auparavant » (p.
67), dit la Dame (or, on a beau étudier le texte à la loupe, elle
n’a encore rien dit de tel).
Qui sont ces « deux amis »? Bien
que la narratrice suggère qu’il s’agit des deux héros des histoires qui
suivent, Binmarder et Avalor, on ne peut guère lui faire confiance :
elle annonce que les deux amis ont été assassinés par de « faux
chevaliers » : Binmarder comme Avalor se contentent de disparaître
mystérieusement ; le premier abruptement et définitivement, après le
mariage d’Aonia : « il se tourna de l’autre côté et s’en alla, et on ne
le revit plus jamais. » (p. 116),
le second très certainement parti de son « île généreuse » (l’île
d’Avalor ?)
pour une incursion dans l’autre monde, dont on ne sait pas très bien
s’il est revenu, puisque le texte s’arrête peu après : « On ne sait ce
qu’il devint, /on ne peut avoir de nouvelles ; / On supposa qu’il était
mort, / mais on ne peut l’affirmer. », est-il dit dans la romance
d’Avalor. (p.
138).
En tout cas, il n’y a pas mort
violente et atroce, comme le sous-entendrait ceci :
« Quand mon père contait la vilenie
par laquelle les faux chevaliers assassinèrent les deux amis, il disait
qu’il serait bien aise de ne jamais l’avoir entendue pour ne pas la
connaître. » (p. 68).
Il est question de deux demoiselles,
mortes elles aussi pour l’amour des deux chevaliers :
« Et elles aussi imaginèrent mal,
lorsqu’en ce jour de grand malheur elles se vêtirent et s ‘apprêtèrent
richement pour voir les deux chevaliers amis, que c’était pour ne plus
les voir. » (pp. 68, 69).
Or, à aucun moment il n’est question
ni de chevaliers, ni de demoiselles morts le même jour. Les deux héros
se succèdent dans deux histoires données chronologiquement comme
éloignées : le premier est amoureux d’Aonia, le second de sa
nièce Arima, dont on sait qu’elle n’était qu’un nourrisson au
berceau lorsque Aonia avait « treize ou quatorze ans ». Quant aux
«deux demoiselles », il ne peut s’agir ni de l’une, qui s’adapte
(provisoirement) à son état de femme mariée, ni de l’autre, qui a
éprouvé le besoin de s’isoler pour mener « une vie très retirée. »
Outre ces « fausses pistes », on peut
remarquer que l’auteur ne dit pas tout d’un coup : il énonce un fait,
puis, plus tard, vient l’explication ; on peut y voir la marque du récit
oral : le conteur, parce qu’il veut piquer la curiosité de l’auditoire,
(ou parce qu’il n’y pense pas) ne donne pas les faits dans l’ordre
chronologique :
« Lamentor, […] comme il arrivait de
cette manière-là… », nous ne savons pas laquelle ; nous ne le saurons
que plus loin, et de façon hachée : Bélisa est enceinte. Mais la
Nourrice ne contera à Aonia que beaucoup plus tard (pour le lecteur)
comment Lamentor s’est enfui parce que la grossesse de sa bien-aimée ne
pouvait plus être cachée.
Ceci se retrouvera dans la deuxième
partie, où les détails sont rares, surtout vers la fin : nous savons
qu’Aonia est un peu plus libre depuis que Lamentor s’est installé dans
son nouveau palais construit sur l’emplacement de la tombe de Bélisa ;
elle passe tout son temps au bord de la rivière où se trouve le berger
Binmarder. Mais la narratrice annonce :
« il n’existe rien au monde à quoi
l’on pût se fier beaucoup : car cette grande sécurité dans laquelle se
trouvait Binmarder dans ce lieu désert ne put pas durer longtemps, comme
vous le verrez. » (p. 114).
Or, le lecteur ne verra rien du tout,
car Binmarder ne donne pas l’impression d’avoir été retrouvé par
Aquelísia, (dont nous savons pourtant depuis le début que « les prières
[qu’elle] fit, les mains levées vers le ciel, clamant vengeance, ne
furent pas vaines »(p. 87) :
il disparaît, simplement, parce qu’Aonia a été mariée à un autre.
On trouve par ailleurs dans le récit
des amorces d’autres histoires, des récits virtuels, qui « seraient une
longue histoire », ou qui « nous entraînerait trop loin. » : celle de la
Nourrice, ou celle d’Aquelísia, ou celle de la « dame déshéritée », ou
celle de la demoiselle aimée du chevalier du pont, dont la « sœur
veuve » ne réapparaît que brièvement à la fin du second récit, alors que
nous l’avions oubliée, pour que nous apprenions qu’elle a vengé la mort
de son frère.
Paulo Meneses, qui a étudié « les
mécanismes cachés de la narration » dans Menina e Moça, parle d’une
«espèce de sabotage de la chronologie des évènements narratifs. » :
retours en arrière, saut dans le passé lointain pour en rapporter un
fait jusqu’alors inconnu, ellipses, il semble que tout soit fait pour
que le lecteur ne s’y retrouve pas.
Enfin, dans la troisième partie,
l’obscurité domine. Des évènements sont annoncés ou commentés de façon
hermétique, par exemple dans une phrase en forme de vers :
« Le sut qui le vit, ou seul le
perçut, et qui l’entendit, le crut. » (p. 122)
On peut tenter une explication : il
est fait allusion à un fait à venir (Avalor va « tomber amoureux » au
sens mystique du terme) en même temps qu’à un fait qui vient d’être
évoqué (l’étrange et surnaturelle beauté d’Arima), ceci assorti d’un
commentaire sur le récit « en troisième main. » En clair, cela pourrait
donner : Le chevalier Avalor, dont je vais vous parler, fut le seul à
voir et à sentir ce que je viens de vous dire, que la beauté d’Arima
n’était pas « celle d’une mortelle », et mon père, à qui on raconta
cela, le crut, comme il me le dit par la suite .
Il y a aussi, et cette fois sans
explication possible, le secret d’Arima, celui que la dame amie murmure
à l’oreille d’Avalor et que le lecteur ne connaîtra jamais, (comme le
secret du Graal de Chrétien de Troyes), et « l’exploit » du
chevalier, dont « tout le mérite revint à Arima » (p. 136)
(mais on ne nous dit pas de quel exploit il est question).
A la fin de cette dernière partie, où
l’inspiration de la Matière de Bretagne se fait plus particulièrement
sentir, avec la notion d’au-delà auquel on peut accéder sans quitter ce
monde, la cohérence est encore plus malmenée : nous voyons Avalor rejeté
sur une plage après sa lutte avec la mer furieuse, passé dans « l’autre
monde », comme Lancelot dans Le Chevalier à la Charrette ou Gauvain dans
Le Conte du Graal. Il semble être mis en présence d’une Arima
fantomatique, il entend des voix, il ne sait plus trop lui-même s’il est
mort ou vivant ; le lecteur, alors, se demande bien comment la
narratrice va s’en tirer pour que ces évènements transmis par son père,
donc en principe dignes de foi sur le plan de la réalité, aient l’air
d’avoir été rapportés par un être humain n’ayant pas eu de contact avec
l’au-delà : c’est pourtant simple : au détour d’une phrase, un « contant
cela par la suite à un de ses grands amis » nous fait retomber dans la
« logique » du récit…
Milan Kundera, analysant Tristram
Shandy de Sterne, composé aussi, comme il le dit, «de façon
extravagante » écrit :
« Chaque
roman, bon gré mal gré, propose une réponse à la question : qu’est-ce
que l’existence humaine et où réside sa poésie ? […] La poésie de
l’existence […] est dans la digression. Elle est dans l’incalculable.
Elle est de l’autre côté de la causalité . Elle est sine ratione, sans
raison
. »
Ceci pourrait nous faire comprendre
différemment une des « réflexions tristes » de la Dame du Temps Jadis :
«… il y a longtemps que les choses
se font sans raison et contre raison. » (p. 65).
Elle le déplore ; mais faut-il la
croire ?
Le trobar clus : l
’entrelacement
«Dans
l’entrelacement, Sire Aimeric,
vous le savez et on
vous en fait louange,
la plupart ne vous
comprennent pas
ni vous non plus, à
ce qu’il semble »
Alberet de Sisteron
Menina e Moça est donc un récit en
apparence incohérent, qui se présente, nous l’avons vu, en majeure
partie comme un roman de chevalerie. Jacques Roubaud écrit :
« Le roman est la définition
ostensive du trobar. La canso chante l’amour, dit « amors », le roman le
montre. Le roman montre ce qu’est l’amour : voyez un amoureux, Lancelot,
Tristan ; voyez ce qui leur arrive par amour. »
« Le concept clef de la manière
clus est l’entrebescar [entrelacement] : […] La manifestation romanesque
de l’entrebescar, qui est le moteur du
Lancelot en
prose,
par exemple, éclaire la source de leur origine commune [poésie et
roman] : une esthétique de la mémoire. […]. Les embranchements
forestiers de la Matière de Bretagne supposent, pour être perçus, la
capacité de suivre […] des fils narratifs nombreux, entrelacés, dont les
couleurs sont celles des noms, ceux des chevaliers et des dames. […] La
séquentialité brouillée qui en résulte, […] le désordre illusoire dont
un ordre émerge enfin, comme une totalité, tel est le but de
l’entrebescar, et il s’agit enfin de mémoire en un sens plus
étendu, comme méthode formelle duale de celle de la disposition
rythmique, et comme moteur de la mélancolie que tente de saisir la
méditation
. »
Rappelons que Bernardim Ribeiro était
poète, qu’il a écrit une sextine, forme par excellence du trobar clus ,
dont on ne possédait, avant que Pétrarque n’en écrive douze, que neuf
exemplaires. Forme, donc, peu répandue, à cause de sa complexité.
Jacques Roubaud, toujours à propos
de l’entrelacement, ajoute un peu plus loin :
« La sextine est
essentielle à la compréhension de l’entrebescar. »
Cette « méthode », d’après lui, a
deux conséquences :
« - la première est
l’inachèvement.
- la seconde, qui en un
sens est la même, est la non-répétition immédiate
. »
En ce qui concerne l’inachèvement
tout au moins, il semblerait que l’on n’ait aucun mal à faire le
rapprochement avec le roman. Car non seulement le livre est inachevé,
mais les différentes parties du récit ne trouvent pas de conclusion :
« Les histoires sont
conçues en un sens circulaire, en cercles successifs qui sans parvenir à
se fermer, s’enlacent les uns aux autres. »,
écrit Antonio
Gallego Morell.
« Accidents, dialogues,
présences muettes, temps et paysage, tout est sujet à une rotation
sans dénouement qui est le discours de l’inachevé. »,
écrit Agostina
Bessa Luís.
La « non-répétition immédiate »,
appliquée aux motifs, pourrait aussi s’y retrouver, par les rappels de
faits ou de thèmes que le lecteur n’attendait plus, à ce stade de
l’histoire, dont les nombreuses digressions lui ont fait perdre le
fil, ou dont il a du mal à se souvenir. Ceci combiné aux
« glissements » du parallélisme.
Le trobar clus : l’inversion
« Resplendira la
fleur inverse,[…]
quelle fleur, neige, gel et givre… »
Raimbaut d’Orange
Nous n’allons pas nous risquer ici à
étudier la sextine de Bernardim - dont la traduction nous à parue à peu
près impossible
- mais il est curieux que, dans l’analyse qu’en fait Helder Macedo, il
montre qu’elle n’imite pas celle de Pétrarque, mais qu’elle l’inverse :
ce qui est chez Pétrarque appel vers la joie devient pessimisme total
chez Bernardim.
Les « adeptes » du trobar clus
pratiquaient à haute dose le paradoxe et l’inversion.
La Dame explique à la Jeune Fille :
« Nous, les affligées, nous
appellerons vite ce désir dégoût, parce qu’on ne doit pas s’étonner de
voir changer les mots ou leur sens chez des personnes en qui sont
également changées beaucoup d’autres choses… » (p. 94).
Voici ce qu’écrivait Raimbaut de
Vacqueiras, quatre siècles plus tôt :
«Mon succès me semble
infortune /toutes mes joies se font douleurs / et sont tourments tous
mes plaisirs /et désespérés mes espoirs ; / j’étais avec mon seul amour
/ plus heureux que poisson dans l’eau/ et puis d’amour m’en suis
parti/comme un exilé, un proscrit,/toute autre vie m’est une mort/ et
toute autre joie déconfort. »
Bernardim, semble-t-il, inverse à
plaisir : Ovide, dans ses Remèdes à l’amour, conseillait fortement aux
amants abandonnés, garçons ou filles, de ne pas rester dans la solitude,
qui « renforce les obsessions ». On
peut voir que la Jeune Fille au prologue prend le contre-pied de cet
avertissement, comme si elle avait précisément envie d’être « obsédée »
par son chagrin… Et la Dame dira ensuite :
«Il me plaît beaucoup de vous savoir
également amie de la tristesse, car nous nous consolerons, nous deux
inconsolées, comme ceux qu’un poison a rendus malade et qui se soignent
par un autre. » (p. 66). Un « remède »
homéopathique, en quelque sorte…
Le thème de « l’exil d’amour »
s’inverse, ainsi que la traditionnelle amertume ressentie vis-à-vis des
femmes :
« Les
dames me mettent au désespoir, jamais je ne me fierai à elles, autant je
les défendais, autant je les attaquerai puisque je vois qu’aucune ne me
vient en aide auprès de celle qui me détruit et m’humilie, je les crains
toutes et m’en méfie, car je sais qu’elles sont toutes les mêmes. En
ceci ma dame se montre bien femme : elle ne veut pas ce qu’on doit
vouloir et elle fait ce qu’on lui défend »
Chez Bernardim, c’est des hommes
qu’on se plaint :
« Les affligés pourront le
lire. Mais, hélas, il n’y en a plus, depuis que la pitié existe dans le
cœur des femmes. Dans le cœur des femmes, oui. Parce qu’il y a toujours
eu dans celui des hommes du désamour. » (p. 58).
écrit la Jeune Fille dans le
prologue. Et la Dame fait écho :
« Le peu de temps que j‘ai vécu, j’ai
appris qu’il n’y a pas de tristesse chez les hommes. Seules les femmes
sont tristes. » (p. 66).
« Les hommes tombent amoureux de nous
pour nos dédains présomptueux : après une douceur dans les yeux,
beaucoup de dureté dans les actes… cela doit venir de leur nature,
d’être si durs qu’ils semblent n’apprécier que ce pour quoi ils ont
beaucoup peiné.[…] [Pauvres demoiselles !] Le seul moyen qu’elles ont de
les rendre amoureux, c’est de ne pas en être amoureuses. » (p.
87).
On a dit que les réflexions de la
Dame (pp. 66, 67)
avaient été inspirées en partie par le prologue du Décaméron.
Mais on ne trouve nulle trace d’amertume, ni d’ironie, chez Boccace ;
une simple constatation (charitable) : Les femmes s’ennuient plus
souvent que les hommes, parce qu’elles n’ont pas les mêmes moyens qu’eux
de se distraire de leur mélancolie ou de leurs tourments. La Dame, elle,
va plus loin :
« [ Quand j’étais jeune], je pensais
qu’un chevalier fièrement armé sur son beau cheval, passant sur la berge
d’une rivière dans cette campagne riante, pouvait être aussi triste
qu’une délicate demoiselle enfermée, assise sur son estrade, entre
quatre murs, seule, se voyant cernée de hauts murs, et de tant de force
déployée pour garder une si faible chose. » (p. 67).
« Les livres sont pleins d’histoires
de demoiselles qui sont restées à pleurer pour des chevaliers qui s’en
allaient, et, de plus, ne manquaient pas d’éperonner leurs chevaux,
parce que ceux-ci étaient moins oublieux de l’amour qu’eux-mêmes. »
(id.).
Teresa Amado, qui fut d’ailleurs la
première à émettre l’idée que le discours de la dame n’était pas dénué
d’ironie, fait une autre hypothèse intéressante :
« La Jeune fille et la Dame
sont des créatures plus discursives que romanesques, qui n’accèdent pas
à une caractérisation suffisante pour être différenciées physiquement et
psychologiquement, et ne sont les protagonistes d’aucune action. […]. En
ce sens, elles s’approchent du statut structurel des personnages
bucoliques qui ne font rien d’autre que parler, parfois sans aboutir à
raconter quoi que ce soit. Comme ce sont des personnages féminins, le
début de Menina e Moça serait une sorte d’inversion de l’églogue, dans
laquelle on ne trouve pas de discours sérieux prononcé par une femme. »
« Non-sens débridé », entrelacement,
inachèvement, inversion : les grands principes du trobar clus semblent
ici respectés.
3) Du Moyen Age au Baroque
L’esthétique de la folie
Inversion et non-sens nous viennent
des troubadours « hermétiques », mais ils seront aussi des
caractéristiques d’un autre courant, issu entre autres de la tradition
carnavalesque, de la « fête des fous », et dont le poète David
Mourão-Ferreira, parlant de la poésie de l’Archipoète de Cologne
(1130-1165 ?) donne cette définition :
«…ce
n’est que cinq siècles plus tard que s’affirmera pleinement, avec le
Baroque, la conception, ici si admirablement ébauchée par l’Archipoète,
de l’homme comme quelque chose de mutable, de vague, de fluide – de
comparable, en somme, à la feuille, à l’oiseau, à la barque sans
timonier… »
Images employées, justement, par
Bernardim, du rossignol associé aux feuilles du frêne, et d’Avalor
embarqué pour son mystérieux destin…
Le fait d’avoir « brodé » des
histoires autour du thème de la mort du rossignol s’assimile à la
technique ancienne du parallélisme, mais aussi, nous l’avons évoqué, à
la variation musicale, nouveauté de la Renaissance. Or, voici ce
qu’écrit Massin dans De la variation :
« La folia est une danse
importée du Mexique par les Portugais, peu après la découverte du
nouveau continent. […]. Cervantès parle de la folia dans ses écrits sur
les danses et ballets pratiqués à son époque en Espagne, et l’on en
trouve la mention dès 1505 dans une pièce, aujourd’hui perdue, du
musicien [sic] Gil Vicente. […]. Des portefaix travestis portent sur
leurs épaules des jeunes garçons revêtus de vêtements féminins et qui,
les bras levés, font des tours, dansent et jouent du tambourin. Le bruit
est si grand et le rythme si rapide que les uns et les autres semblent
avoir perdu l’esprit. C’est pourquoi on donna à la danse le nom de
« folia », d’après le terme toscan « folle », qui signifie « vain, fou,
insensé, qui a perdu la tête ». D’ailleurs, Lope de Vega en introduit le
thème dans l’une de ses pièces sous la dénomination de tono de la locura
(ton de la folie). »
On dirait bien que, dans l’esprit,
les traditions du carnaval médiéval et celles importées du nouveau
continent se rejoignent. Pas question, bien entendu, de rythme endiablé
chez Bernardim, mais il a sans aucun doute utilisé d’autres procédés
pour « faire perdre la tête » au lecteur.
C’est aussi en 1509 qu’Érasme
écrit son Eloge de la folie, cette folie qui a « vu le jour dans les
Îles Fortunées, pays charmant où la terre, sans être cultivée, produit
d ‘elle-même les plus riches présents » (que pourrait nous rappeler,
entre autres, « l’île généreuse » du conte), cette folie qui dit que
« tout, dans le monde, est si obscur et si variable qu’il est impossible
de rien savoir de certain », mais aussi, chose fort intéressante pour
nous ici, et pour l’écrivain, que « l’homme est bâti de telle manière
que les fictions font beaucoup plus d’impression sur lui que la vérité. »
Or, la folie amuse, parfois, mais
elle dérange, et inquiète aussi. Rappelons que les lecteurs de Menina e
Moça ont souvent trouvé ce livre « séduisant », mais aussi
« dérangeant ».
L’étrangeté
« Tout,
dans ce livre, peut être faux »
Richard
Bach, Illusions
Trouvera-t-on dans Menina e Moça,
des procédés qui tendent à déformer la réalité ? L’« obscure clarté des
étoiles », qui nous vient de Virgile, quoique « déconstruite », selon
Eugenio Asensio,
et qui n’a pas fini là sa carrière, nous permet-elle voir les choses
comme elles sont ?
Ce que l’on peut remarquer dès la
première lecture, ce sont les nombreuses occurrences du verbe parecer
(paraître, sembler ) utilisé de préférence au verbe être, ainsi que
l’importance donnée au sens de la vue. La Jeune Fille dit vouloir écrire
ce qu’elle a « vu et entendu », car lui ont été « représentées devant
les yeux» toutes ses angoisses ; il s’agit pourtant d’un récit qu’on
lui a fait. Un peu plus loin, la Dame dialogue avec la Jeune Fille :
« - Vous pouvez tout me dire,
me dit-elle, car je suis femme comme vous, et selon ce que je vois de
votre apparence, je dois vous ressembler beaucoup, parce que vous me
semblez triste ; vos yeux gâchent beaucoup votre beauté ; de loin cela
ne se voyait pas.
– Vous m’êtes apparue tout de
suite, Madame, de loin, ce que vous êtes de près. » (p.
64)
Confiance, donc, établie « à première
vue ». Mais ceci se passe dans le domaine des apparences, (et de la
courtoisie, qui peut être trompeuse, comme nous le verrons dans la
dernière histoire, où tout le malheur d’Avalor est fondé sur « un seul
regard », mais aussi sur un malentendu), car aucune des deux ne se fiera
à l’autre au point de lui raconter les causes de sa tristesse. Elles en
resteront, finalement, à des considérations générales, bien
qu’intéressantes pour le lecteur. Il n’y aura entre elles, de personne à
personne, que des non-dits. Pour Helder Macedo, les deux femmes sont des
« ombres »
qui se rencontrent dans « l’autre monde », dans lequel la Jeune Fille se
trouve dès le début du roman. Il est vrai que cette « Dame du Temps
Jadis » évoque, à son arrivée dont la description nous rappelle un
travelling cinématographique au ralenti plutôt une (bonne) fée,
un être étrange, surgi de nulle part, ou du passé, comme son nom
l’indique :
« Toute de noir vêtue, avec sa
démarche tranquille et les manières assurées de son corps, de son visage
et de son regard, elle semblait très respectable. Elle s’avançait seule,
en apparence si songeuse qu’elle n’écartait pas les branches, sinon
quand elles lui barraient le chemin ou lui blessaient le visage. Elle
posait ses pieds dans les fraîches herbes, le bas de sa robe traînant
sur elles. Et entre les pas lents qu’elle faisait, de temps en temps
elle reprenait son souffle fatigué, comme si son âme voulait la
quitter. » (p. 63).
La tonalité est donnée : nous ne
savons pas bien si nous sommes dans le monde réel, et le sens de la vue
peut être mis en doute, comme celui de l’ouïe peut l’être, ainsi que la
sincérité des paroles prononcées. D’ailleurs, certaines phrases plus
explicites confirment que nous sommes dans l’illusion d’optique, tout au
moins en ce qui concerne les sentiments amoureux :
« …car il en va de même [ pour les
espérances] que lorsqu’un objet nous cache le Soleil : s’il le cache
en plein, l’ombre est bien plus grande que l’objet qui la produit. »
(p.87).
Ou, plus loin :
« Et lorsqu’elle le vit, avec le
désir qu’elle avait de le voir et ce qu’elle avait résolu en elle-même,
il ne lui parut pas seulement tel qu’il était, mais tel qu’elle voulait
qu’il fût. » (p. 103).
S’ajoutent à cela, pour créer cette
impression de flou, la forme de la phrase « à sens variable »,
l’apparente incohérence du récit, les « fausses prolepses », la
distanciation qui consiste à s’abriter derrière « l’histoire », et de
petites phrases qui « sonnent » de façon surprenante, comme par exemple,
dès le prologue, « Le livre sera ce qui y est écrit », ou « Puisque
c’est ainsi que Dieu l’a voulu, que ma volonté soit faite » (p. 58), qui
interpellent le lecteur.
Le fantastique
Dans la dernière partie surtout,
certains passages relèvent d’un langage prophétique, qui, on l’imagine,
pouvait provoquer l’incertitude ou même l’angoisse chez les lecteurs –
ou auditeurs - de l’époque : « on dit qu’y [dans les eaux de la mer]
demeurent aussi des choses qui gardent de la religion
, »
p. 140),
ou, plus loin : « Ne te souviens-tu pas, Avalor, que la mer ne supporte
aucune chose morte ? » (p. 141) ou encore : « Ce
que je te dis est vrai, parce que ne pas vivre, c’est être mort » (Id.).
Une lumière surnaturelle accompagne
l’arrivée d’Avalor sur cette terre qu’il ne connaît pas, qui se trouve
être celle d’où Arima était venue : l’aube approche, la lune éclaire
encore, et « avec la force ou la réverbération de l’air, ou quoi que
ce [soit] d’autre », les gouttes d’eau projetée en l’air par le choc de
la vague contre le rocher éclairent « comme des chandelles ». (p.
140).
Il y a aussi des récits de visions ou
de rêves dans lesquels l’auteur fait preuve d’une aptitude particulière
à évoquer l’étrangeté, dont nous avons déjà donné un exemple en évoquant
l’apparition de la « Dame du Temps Jadis », mais qui prennent peu à peu
une tonalité fantastique proche parfois de l’épouvante, du cauchemar.
Des voix, ou des personnages désincarnés, parlent aux héros, et les
quittent « dans un grand cri de désespoir » :
« Avalor […]trouva son lit mouillé
des larmes que lui avait fait verser cette demoiselle du rêve, qui,
maigre comme elle était, possédait au milieu de ce défaut de chair une
trace de beauté, qui semblait n’être qu’un reste d’autres choses
innombrables qu’elle avait perdues. » (p. 125).
Hormis les rêves, (qui, pourtant, dit
Lamentor, « ne viennent que de ce que l’homme a dans l’imagination », p.
77), d’autres éléments issus de la « fantasia »
sont présents : une « ombre » menaçante surgit des buissons pour
prédire ses malheurs à Binmarder ; on entend des voix de personnages
qu’on « ne peut pas voir avec les yeux », et le dernier personnage
féminin est décrit d’une étrange façon : Arima, comme il se doit,
possède une beauté qui n’a d’égale que son honnêteté. Elle n’est pas de
ce monde, l’idée n’est pas nouvelle. Dante, qui décrivit aussi l’Enfer,
décrivait Béatrice ainsi :
« Je la voyais se comporter
de manière si noble et si louable que l’on pouvait certes dire d’elle ce
mot du poète Homère : « Elle paraissait la fille non d’un mortel, mais
d’un dieu. »
Et voici Arima :
« La douceur de ses gestes et de ses
paroles n’était pas celle d’une mortelle. Le timbre et le ton de sa
voix n’avaient pas le son d’une voix humaine.» (p. 119).
Il ne s’agit pas d’une déesse, mais,
pour le moins, à l’instar de la Dame, d’un esprit incarné, un personnage
de l’autre monde, comme l’explique à Avalor leur amie commune :
« … elle est très belle et en tout
parfaite, mais tellement de l’autre monde que personne ne peut tomber
amoureux d’elle
. »
(p. 135)
Si l’on se reporte à la « réalité »
du récit, la jeune fille, d’ailleurs, a grandi dans une étrange
ambiance ; elle a été élevée avec l’idée de la mort :
« Arima portait cependant des
vêtements de deuil, car bien que sa mère fût défunte depuis longtemps,
ce n’était pas cette impression que l’on avait chez son père, et car
déjà, aussi, par habitude, dans cette maison, on jugeait qu’aucun autre
vêtement n’était meilleur. » (p. 120).
Lorsqu’elle veut voir son père, elle
doit se rendre à la chambre-sépulcre dans laquelle Lamentor, le bien
nommé, est en quelque sorte enterré vivant :
« Arima […] s’en fut, seule, jusqu’à
cette chambre où son père se tenait toujours depuis la mort de Bélisa,
car elle aussi se trouvait là pour toujours, et où tout était aménagé
pour que l’ambiance fût propice à une contemplation triste. » (Id.).
Mais elle semble de plus avoir des
pouvoirs très spéciaux : la « jeune fille maigre » du rêve (cauchemar ?)
qui fait pleurer Avalor est-elle son double, ou un esprit venant du même
monde ? elle dit au chevalier, qui n’arrive pas à se décider entre la
« dame déshéritée » et Arima :
« Nous autres esprits sommes créés à
l’image de ceux dont nous devons être la volonté, et […] tu sauras que
la volonté d’Arima possède une grande détermination. L’une s‘était
emparée de ton corps, l’autre, que tu le veuilles ou non, s’emparera de
ton corps et de ton âme pour toujours. Ce n’est que pour te dire cela
que je suis partie d’où je suis partie, mais c’est parce que tu es
protégé d’Arima
. » (p.
125).
Tout ceci a de quoi provoquer chez le
lecteur une impression d’étrangeté, d’«inquiétante étrangeté », pour
reprendre le titre d’un essai de Freud, qui écrit que la principale
manifestation en est la peur du double ;
thème fortement représenté tout au long du roman, par le « couple » peu
clair que forment la Jeune Fille et la Dame, l’ombre qui apparaît à
Binmarder et qui sait tout de lui, enfin Arima et la « demoiselle
maigre », sans oublier les similitudes implicites entre les héros des
diverses histoires.
C’est sans doute la « voix » de
Binmarder qui parle à l’oreille d’Avalor dans « l’autre monde », pour
s’écrier « Malheureux celui qui ne peut déjà plus se tromper. » (p.
141). Et qui sait où est Avalor, quelle est cette
terre sur laquelle il « se trouve vivant », alors que la « voix » lui
dit, ainsi le comprenons nous, qu’il est mort ?
Toutes ces évocations
d’outre-tombe, ces réflexions énigmatiques sur la mort et l’au-delà, si
elles sont plus fréquentes vers la fin, sont précédées tout au long du
texte par des récits détaillés de rites funéraires et de lamentations.
Que ceci soit ou non destiné à une
interprétation mystique ou eschatologique de l’œuvre n’y change rien :
le lecteur, tout au long du roman, se trouve dans un monde parallèle,
où les pays n’ont pas de noms, et les héros de faux noms.
Le temps, par ailleurs, est
cyclique, la chronologie aussi s’inverse, avec des retours au présent,
comme des rappels, dès que l’on s’éloigne un peu du frêne, balise au
milieu de cette mer d’incertitude et d’inconstance. Car le thème du
changement, qui a accompagné toute la littérature de la Renaissance, est
présent, bien qu’il se conjugue avec celui de la fatalité ; et les deux
ont quelquefois l’air d’être liés :
« Car à la fin les choses se changent
en d’autres, en quoi elles ne se changeaient pas. » (p.
68).
cependant que la Jeune Fille,
paradoxalement, émet plusieurs fois l’idée que rien ne lui arrive
qu’elle ne l’ait cherché.
Contradictions, incohérences,
changement et illusion, allusions mythologiques et symboliques,
accompagnent le récit et détruisent toute velléité de voir dans l’œuvre
un quelconque réalisme - mis à part le réalisme psychologique, surtout
présent dans la première partie - même si apparaissent, au détour du
roman, une cabane de berger, deux ou trois chiens, un taureau furieux
qui secoue la tête et se jette de la terre sur les flancs, ou une vague
qui se brise sur les rochers en « lançant les gouttes d’eau de la mer
vers le ciel. » Tout est image, reflet, jeu de miroir, ou jeu de
mémoire, selon le principe de l’entrelacement décrit par Jacques
Roubaud.
4) L’originalité
La «dissimulation géniale »
« Le romancier n’a de comptes à
rendre à personne, sauf à Cervantès »
Milan Kundera
Comme Chrétien de Troyes qui, en
possession d’un « livre » mystérieux, s’abritait derrière un « ce dit le
conte », chaque fois que son récit devenait par trop incroyable, (pour
Rabelais, dans Gargantua, et plus tard pour Cervantès, dans Don
Quichotte, le « manuscrit trouvé » jouera ce rôle), l’auteur, en même
temps qu’il raconte des évènements qui apparaissent « sans queue ni
tête », emploie un procédé de distanciation qui consiste à renvoyer la
responsabilité du récit à « l’histoire », au « conte ». De plus, il
feint quelquefois d’aller chercher très loin, d’intermédiaire en
intermédiaire, l’origine d’un récit dont la première version se perd
dans le « Temps Jadis » ; un temps que le lecteur ne parvient pas à
situer par rapport à celui du récit le plus récent, celui de la Dame, et
encore moins par rapport au moment de l’écriture du livre par la Jeune
Fille : la Jeune Fille écrit ce que la Dame a raconté que son père avait
entendu raconter de ce que la Nourrice avait dit à Aonia de la chanson
du berger, comme le dit à peu près en ces termes José Noronha
.
En outre, comme nous l’avons vu,
l’auteur livre dans le texte certains de ses procédés de fabrication :
désordre et inachèvement du récit annoncés, mots dont le sens s’inverse
ou glisse d’un sens à un autre, paroles de grand « talent », (mais le
mot engenho se rapproche tellement d’ « ingéniosité » !) « semées au
milieu d’autres paroles rustiques », car, poursuit la Dame : « …le bon,
disséminé au milieu de cette bassesse de style, par l’impression
d’étrangeté qu’il donnait, provoquait plus rapidement l’émotion, tant
l’imagination a de pouvoir sur tout. » (p. 93)
Il est possible de voir dans ce
« dévoilement des coulisses » une conscience très nette de ce qu’il
attend du lecteur, ainsi que des réactions qu’il escompte provoquer chez
celui-ci.
Freud, traitant de l’inquiétante
étrangeté, écrit que si le thème du double est ce qui inquiète le plus
dans la fiction poétique, c’est l’hésitation (du lecteur) sur le
caractère « vrai-faux » qui produit l’étrangeté
.
Et il « n’est pas loin d’évoquer les procédés employés par l’écrivain »
- en l’occurrence Hoffmann, mais rien ne nous empêche d’étendre à
d’autres auteurs cette réflexion - « en termes de pièges, de
manipulation du lecteur. »
Et le lecteur de Menina e Moça n’a-t-il pas quelquefois que
l’impression que les deux narratrices se moquent de lui, lorsqu’elles
annoncent des récits d’évènements auquel il n’aura pas droit, ou
lorsqu’elles démentent, à quelques phrases d’écart, ce qu’elles venaient
de dire?
Il serait peut-être intéressant de
revoir ce qu’écrit (sans détours, malgré les apparences) un autre
« fou » de la littérature, sur le point de nous raconter les démêlés
d’une poutre et d’un crabe tourteau :
« Pour
construire mécaniquement la cervelle d’un conte somnifère, il ne suffit
pas de disséquer des bêtises et abrutir puissamment à doses renouvelées
l’intelligence du lecteur, de manière à rendre ses facultés paralytiques
pour le reste de sa vie, par la loi infaillible de la fatigue ; il faut,
en outre, avec du bon fluide magnétique, le mettre ingénieusement dans
l’impossibilité somnambulique de se mouvoir, en le forçant à obscurcir
ses yeux contre son naturel par la fixité des vôtres. Je veux dire, afin
de ne pas me faire mieux comprendre, mais seulement pour développer ma
pensée qui intéresse et agace en même temps par une harmonie des plus
pénétrantes, que je ne crois pas qu’il soit nécessaire, pour arriver au
but que l’on se propose, d’inventer une poésie tout à fait en dehors de
la marche ordinaire de la nature, et dont le souffle pernicieux semble
bouleverser même les vérités absolues ; mais, amener un pareil résultat
(conforme, du reste, aux règles de l’esthétique, si l’on y réfléchit
bien) cela n’est pas aussi facile qu’on le pense : voilà ce que je
voulais dire. […] je veux au moins que le lecteur puisse se dire : il
faut lui rendre justice. Il m’a beaucoup crétinisé. »
Lorsqu’on parle de tromperie, de
manipulation, on sous-entend évidemment que l’auteur, d’une certaine
manière, se joue du lecteur, que son art consiste à provoquer chez
celui-ci des impressions et des émotions qu’il a voulu provoquer ; qu’il
a donc un certain recul sur ce qu’il écrit, assorti d’un certain sens de
l’humour.
Hypothèse hardie, si l’on ne
considère que le roman et sa légende ; on trouve pourtant trace de ce
sens de l’humour chez le poète, dans deux « chansons de médisance » du
Cancioneiro Geral. Il est évident que le ton élégiaque donné au départ
n’incite pas au rire, ni même au sourire, mais aurait-on oublié le
fingimento, le « faire semblant » d’amour ?
Il est vrai que tout le monde
souffre, se lamente, s’arrache (littéralement) les cheveux, pleure et
gémit dans ce roman. À travers la tristesse exprimée par la Jeune Fille
et la Dame et le récit des souffrances et du délire amoureux de ses
héros, on a fait de Bernardim, à l’instar de Lamentor, Binmarder ou
Avalor, un homme devenu fou d’amour, et on l’a plaint, autant que l’on
compatissait aux malheurs de ses personnages. On a fait du roman, sans
doute avec raison, un des emblèmes de la fameuse « saudade » des
Lusitaniens.
Camões, pourtant, se référait en
1553, dans une lettre à un ami, aux
« eaux claires, grands
arbres, fontaines qui coulent, oiseaux qui chantent et autres nostalgies
de Bernardim Ribeiro, quae vitam faciunt beatam
. »
Pour un lecteur contemporain qui, on
ne peut en douter, savait apprécier la poésie, les « nostalgies » de
Bernardim « rendaient la vie heureuse »…
La «chevalerie » vue par
les femmes ?
« Ce sont les deux êtres les plus
semblables de la nature, le poète et la femme amoureuse ; ils voient,
sentent, pensent et parlent comme les autres ne voient, ne sentent, ne
pensent ni ne parlent. »
Almeida Garrett
Voyons ce qui pour la lectrice, (bien
que la Jeune Fille déconseille aux femmes la lecture de son livre, car
elle ne ferait que les rendre plus tristes encore), fait la saveur
particulière de ce roman.
Nous avons déjà noté, avec Teresa
Amado, l’ironie contenue dans certaines phrases prononcées par la Dame ;
ironie dirigée contre les hommes, en particulier contre les chevaliers,
qui sont obligés d’éperonner leurs chevaux, plus sensibles qu’eux,
lorsqu’ils quittent les demoiselles pour le combat ou la croisade,
qu’ils croient être des choses plus sérieuses que l’amour ; ou qui se
promènent fièrement sur leur beau cheval pendant que les demoiselles
sont « enfermées entre quatre murs ».
Il est vrai que l’idée d’une
narratrice féminine, même si elle est reprise de la traditionnelle
cantiga d’amigo, a de quoi étonner dans le Portugal du XVIéme
siècle, et suffirait à exclure l’œuvre du genre « roman de
chevalerie » : elle permet d’exprimer le point de vue des femmes, un
point de vue quelquefois dominant, car « …les pensées des hommes n’ont
été révélées qu’aux femmes, par secret spécial » (p. 135), explique la
Dame amie à Avalor.
La Dame du Temps Jadis ne s’étend
pas sur les « faits d’armes » : « Ce fut là que se déroula le tournoi,
dont mon père contait maints valeureux exploits que je ne vous conterai
pas, car bien que les femmes appréciassent beaucoup d’entendre de hauts
faits de chevalerie, il ne leur sied pas de les raconter, et ils ne
semblent pas dans leur bouche les mêmes que dans celle des hommes qui
les accomplissent. » (p. 71).
Lorsque le chevalier du pont annonce
à sa sœur qu’il doit « garder le passage » pendant trois ans pour
mériter l’amour de sa dame, celle-ci s’écrie :
« Comme ce terme est long pour qui
doit le respecter, et on dirait que c’est l’unique raison que puisse
avoir celle qui l’exige ! » (p. 74).
Or, dans le genre en question, un
délai de trois ans n’est pas fait pour effrayer un chevalier, mais,
surtout, il se trouve rarement une femme pour oser faire un commentaire
désobligeant sur la dame qui l’a fixé.
Il est possible de considérer que ce
regard féminin permet à l’auteur de critiquer l’exaltation des vertus
« viriles » dans le roman de chevalerie dont les XVème et XVIème
siècles se sont nourris, particulièrement dans la Péninsule Ibérique.
« Les livres sont pleins d’histoires de demoiselles… » dit la Dame. Nous
avons d’autre part noté plus haut la remarque d’Eugenio Asensio, au
sujet de ce genre, dont Bernardim « adopte les formules tout en en
transformant l’esprit. »
Cette transformation, semble-t-il, se fait particulièrement sentir au
moment où le chevalier sans nom, venu justement pour « tenter
l’aventure », ne trouve plus personne pour garder le pont, le chevalier
ayant été tué par Lamentor : il sera alors entraîné dans une tout autre
aventure, en devenant Binmarder : l’auteur ne passera pas le pont,
mettant ainsi fin au récit chevaleresque amorcé ; il se fera berger
amoureux et poète, puis de nouveau chevalier ( cette fois « pour la
forme ») amoureux d’une étoile.
Les chevaliers mis en scène par
Bernardim, les « vrais chevaliers », ceux qui ont « gardé la foi qui
s’est perdue chez tous les autres » ressembleraient-ils au Chevalier à
la Triste Figure ? Certainement, ils sont en quête de « l’inaccessible
étoile ». C’est l’Amour qui les guide, et non le goût de l’exploit
guerrier, même s’ils ne reculent pas, comme Lamentor devant le chevalier
du pont, sommé de dire qu’une autre est plus digne d’amour que sa dame,
ou Avalor qui doit « passer les eaux froides » pour prouver son amour
pour Arima.
Puisqu’il a été implicitement suggéré
qu’on trouve ici ébauchés des thèmes qui seront développés par
Cervantès, on trouve aussi dans Don Quichotte un discours que l’on peut
qualifier de « féministe », dans lequel une femme revendique son
autonomie et le droit de ne plus être uniquement l’objet du désir d’un
homme.
On peut par ailleurs y reconnaître l’une des facettes d’Arima, que son
« honnêteté » rend plus belle, mais inaccessible :
« Chez la femme honnête, la
beauté est comme le feu, ou comme l’épée tranchante, qui ne font aucun
mal à qui ne s’en approche pas. L’honneur et la vertu sont des ornements
de l’âme, sans lequel le corps le plus parfait ne saurait être beau. Si
donc l’honnêteté, plus que toute autre vertu, pare et embellit le corps
et l’âme, pourquoi celle qui est aimée pour sa beauté devrait-elle y
renoncer, afin de répondre aux sentiments de celui qui, n’écoutant que
son inclination, s’ingénie, par la force et par la ruse, à la corrompre ? »
C’est bien ce même discours, bien
qu’exprimé de façon plus concise, qu’Avalor entend, surpris à épier
Arima à la fenêtre où elle se trouve « de dos », (car « d’autres fois où
elle se rendait compte qu’il la regardait, il ne pouvait rassasier ses
yeux d’elle autant qu’il le désirait », p. 132) :
« - Soit vous avez mal agi envers
moi, Avalor, soit vous êtes sur le point de le faire. » (p. 133).
Car Arima, au contraire des autres
figures féminines du roman, n’est pas une femme amoureuse ; «…aucune
passion n’a de pouvoir sur elle », explique la Dame amie à Avalor. (p.
135). Mais peut-être a-t-elle à ce moment-là en
mémoire les conseils de son père, dont le discours est si proche
quelquefois de ceux de la Dame ou de la Nourrice : « Tout est motif de
suspicion et d’insécurité pour les femmes, jusqu’au fait d’être saintes
et vertueuses, car ceci entraîne parfois les chevaliers à être davantage
amoureux d’elles et à se lancer dans de telles actions qu’elles leur
font croire, à elles, ce qui n’est pas, sinon uniquement du fait du
désir ; et ceci est une grande cause d’erreur pour vous autres dames,
car de celui qui désire avec de mauvaises intentions et de celui qui
désire avec des bonnes, les actes sont les mêmes… » (p.
121).
Binmarder est supposé représenter
Bernardim dans le roman, du moins c’est ce que l’auteur nous a incité à
croire ; mais il semblerait bien que Lamentor soit le « vrai
chevalier », l’homme à la fois sensible et sage à qui ont été révélées
les pensées des autres hommes, et sans doute aussi celles des femmes,
autrement dit, le poète.
Qu’a voulu dire l’auteur ? A-t-il
voulu s’insurger contre la violence faite aux femmes par la société de
son temps ? Critique-t-il certaines déviations du roman de chevalerie
« tardif » et regrette-t-il le temps béni de l’amour courtois ?
Déplore-t-il le changement survenu à son époque, le « dérèglement du
monde », et en particulier les massacres et persécutions qui
s’instauraient dans son pays avec l’arrivée du Tribunal de
l’Inquisition ? A-t-il voulu transmettre un message occulte de
résistance à l’oppression, ou une doctrine ésotérique ? Ou bien s’est-il
ingénié, avec tout son talent, à « provoquer l’émotion », but de tout
artiste ?
En remontant le temps de la
littérature, il m’a été possible de trouver dans le texte des analogies
quelquefois troublantes avec les thèmes et les procédés employés par des
poètes ou des auteurs de roman bien plus anciens, ce qui pourrait
signifier que l’auteur était loin d’être, comme le supposait Menendes y
Pelayo, dénué d’érudition, mais surtout, par la façon dont il enchevêtre
les motifs, qu’il est un maître de la composition, et non de
l’imitation, pour en revenir au principe de l’intertextualité, qui a
fondé ma démarche :
« …toute littérature est
d’abord discours sur la littérature, […] toute "intensité" est d’abord
littéraire, […] chaque mot, chaque image renvoie à l’infini des
bibliothèques. […]. La littérature ne naît pas de rien. Chaque texte
s’entrelace avec d’autres textes. »
Voici ce que dit la Dame, faisant
l’éloge d’Arima :
« C’est qu’elle possédait une qualité
que je n’avais jamais encore entendu dire qu’une autre eût possédée : ce
qu’elle faisait, bien qu’elle l’eût déjà fait souvent, semblait à celui
qui la voyait être fait pour la première fois. » (p. 129).
Et je serai ici d’accord avec
Eugenio Asensio, qui écrit :
« La plume de Bernardim
revitalise le monde abstrait que les poètes des XIVème et XVème
siècles manipulaient froidement comme des pièces d’un jeu d’échec
intellectuel, et leur donne une intensité de cauchemar. Nous pourrions
appliquer à la technique de Bernardim les mots qu’il applique à une de
ses grandes figures féminines, Arima : tout ce qu’il fait, bien que
d’autres l’aient déjà fait plusieurs fois, il semble à qui le lit qu’il
le rencontre pour la première fois. »
C’est sans doute ce qui a fait que
l’œuvre a traversé les siècles pour nous émouvoir et nous faire profiter
par-dessus tout, de sa poésie, qui « rend la vie heureuse ».
Car, quels que soient les procédés
employés, anciens ou modernes, le résultat est là : Menina e Moça
émeut, surprend, charme, intrigue, ou dérange. C’est une œuvre réputée
« inclassable », à multiples facettes, susceptible d’interprétations
très diverses, et par cela même peut-être, elle est ce que l’on appelle
une œuvre d’art. Car un des effets majeurs de l’illusion qui est maniée
ici est la magie qui se dégage du texte. On ne peut, en tout cas, nier
son influence sur les écrivains et les poètes postérieurs, et non des
moindres, qui souvent s’en inspirent, la citent, en parlent, la
pastichent aussi.
Par le « jeu de mémoire » qu’elle a
impulsé et qui se poursuit jusqu’à nos jours, par l’écho que l’on peut
encore en percevoir dans la littérature du siècle qui s’achève, Menina
e Moça est, on peut le penser, une œuvre toujours séduisante.
Ce sont, avec l’étonnante justesse et
l’étonnante actualité des réflexions faites sur les relations complexes
entre les femmes et les hommes - et leur rapport à l’amour et à la vie,
tout simplement - ces impressions mêlées et contradictoires d’archaïsme
et de modernité, d’apparente naïveté primitive et de « dissimulation
géniale », que j’aimerais faire partager au lecteur.
Your comments and questions are welcome
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Notes
(Unfortunately, for
reasons unknown to me the software has divided the notes into two
groups, 1-84 followed by 1-94).
On trouvera en annexe 8, p. 162, quelques réflexions
sur « l’amour libre » dans la seconde partie du roman. Rodrigues
Lapa écrit, parlant d’Amadis, le principal modèle des romans de
chevalerie de la péninsule ibérique : « On ne peut pas dire, comme
le font certains critiques, que l’Amadis a introduit une nouvelle
conception plus spirituelle de l’amour. On devra plutôt se dire,
tout au moins en ce qui concerne la culture péninsulaire, que le
roman a une finalité, un objectif concret, suggéré, mais pas
entièrement exprimé dans la délicate familiarité de la cantiga
d’amigo. L’amour de tous ces chevaliers « est un grand et mortel
désir qui s’accomplit et se satisfait dans la possession de la
femme. » (R. Lapa, p. 283.)
Bernart de Ventadorn, « Quan vei l’alauzeta », in Zuchetto, p. 105.
Voir annexe 10, p 168. On trouve encore ce thème au Portugal, à
l’époque de l’auteur : « Console-toi, toi qui est triste / leurs
malheurs sont nos vengeances / ne fais plus couler tes larmes/
laisse leur leurs espérances / car elles naissent sans raison / n’en
attends aucune d’elle/ souviens-toi qu’elles sont femmes. / […] A
quoi te sert de souffrir, / à quoi te sert de pleurer, / elles ne
seront jamais autres, / elles ne changeront jamais ; / Laisse-les à
leur nation, / n’en attends jamais de bien / souviens-toi qu’elles
sont femmes. » (Jorge d’Aguiar, « Contra as mulheres », Cancioneiro
Geral, 207, in História e antologia da literatura portuguesa, século
XVI, Fondation C. Gulbenkian, 1999, p. 49.) Descansa, triste,
descansa,/ que seus males sam vinganças,/tuas lágrimas amansa,/
leix’as suas esperanças/ ca pois nacem sem rezam,/ nunca por ela lh’
esperes,/ lembre-te que sam mulheres. […] Que te preste padecer,/
que t’aproveita chorar,/ pois nunc’ outras ham-de-ser,/ nem s’ham
nunca de mudar. / Deix’- as com a sua naçam,/ seu bem nunca lho
esperes, / lembre-te que sam mulheres.
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