A Study of Bernardim Ribeiro's Menina e Moça
 

by Cécile Lombard

Note: Some formatting problems appeared when I posted this piece on the internet. I will correct these more completely when and if I get time. In particular, there are two sets of end notes, 1-94 followed by 1-84.

 

The Menina e Moça Project is promoting the long-overdue translation of Ribeiro's book into English.

 

Cécile Lombard's French translation, Mémoires d'une jeune fille triste, can be found here

 

Her Menina e Moça bibliography is here.

 

Copyright Cécile Lombard

 

Menina e Moça me levaram da casa
da  minha mãe para muito longe.
(…do meu pai para longes terras.)

 

Jeune fille encore, on m’emmena très loin
de la maison de ma mère.
(…de chez mon père vers des terres lointaines.)

 

Bernardim Ribeiro

Menina e Moça

 

Menina e Moça me levaram da casa
da  minha mãe para muito longe.
(…do meu pai para longes terras.)

 

Jeune fille encore, on m’emmena très loin
de la maison de ma mère.
(…de chez mon père vers des terres lointaines.)

 

Bernardim Ribeiro

Menina e Moça

 

                                                   

 

 

 

  

 

I -  Enquête sur Bernardim Ribeiro.

 

 

Le mystère biographique

 

 

Pourquoi entreprendre, en cette fin de XXéme siècle, la traduction française d’un roman portugais du XVIéme siècle ? Menina e Moça, ou Saudades de Bernardim Ribeiro, a fait couler beaucoup d’encre, comme nous le verrons ; parlant des nombreux travaux effectués par les critiques autour de l’œuvre et de la vie de l’auteur, Aquilino Ribeiro écrivait en 1949 : « une œuvre d’exégèse littéraire sans nul doute admirable et unique dans notre langue ». Mais il ajoutait : « Pour nous elle n’a qu’un défaut, celui de représenter un effort qui excède de beaucoup la valeur de l’œuvre étudiée[1]. »

On trouve cependant ceci dans un roman de José Saramago publié en 1984 :

 

 « …le métier, il est vrai, nous donne le pain quotidien, mais ce n’est pas de là que viendra la gloire, c’est bien d’avoir un jour écrit, Nel mezzo del camin di nostra vita, ou, Menina e moça me levaram da casa dos meus pais, ou, En un lugar de la Mancha, de cuyo nombre no quiero acordarme, pour ne pas succomber une fois de plus à la tentation de répéter, même si cela vient très à propos, As armas e os barões assinalados, pardonnez-nous nos répétitions, Arma virumque cano[2]. »

 

 Voici donc, dans ce passage de L’année de la mort de Ricardo Reis - un des « hétéronymes » de Fernando Pessoa - Bernardim Ribeiro en illustre compagnie : flanqué à gauche de Dante, à droite de Cervantès, accompagnés de Camões et Virgile.

 Pourtant, quelque chose en fait un intrus dans cette énumération : la Divine Comédie, Don Quichotte, Les Lusíades, L’Enéide sont des titres universellement connus ; Menina e Moça  semble, à l’heure actuelle, appartenir uniquement au monde et à la culture lusophones, ou disons plutôt ibériques. Car si Aquilino Ribeiro, avec son sens de la formule percutante, écrit en 1949 que Menendez y Pelayo en a parlé, dans son livre Origines du roman, « avec la superficialité immédiate de qui, étudiant les nébuleuses d’Alpha, jette un regard distrait vers Sirius[3] », il existe quelques études, et non des moindres, faites par des spécialistes espagnols.

 

 

 La légende

 

 

 Qui était donc l’auteur de ce que José Hermano Saraiva dit être « une des œuvres littéraires les plus énigmatiques et les plus dérangeantes du XVIéme siècle[4] » ?

 

Lorsqu’un écrivain ne laisse d’autres traces de son passage sur terre que son œuvre, c’est dans l’œuvre que l’on essaie de trouver des éléments biographiques. Les légendes concernant l’auteur, ou les affirmations sans autre fondement que ses propres écrits, n’ont pas  manqué au cours des siècles : on a fini par lui « inventer » une date et un lieu de  naissance, en 1482, à Torrão, en Alentejo,  et de mort, en 1552, dans une cellule de l’Hôpital de Todos os Santos, à Lisbonne : si l’œuvre est « dérangeante », il a été longtemps facile de conclure que son auteur était « dérangé », et de chercher une cause possible à cet état.

On  l’a supposé amoureux d’une mystérieuse Jeanne, princesse ou reine – rien de moins que Jeanne la Folle - ou de l’Infante du Portugal, Béatrice, future duchesse de Savoie[5], jusqu’à ce que Costa Pimpão ait montré à ce sujet que les documents sur lesquels on s’est appuyé avaient été délibérément falsifiés[6] ; on l’a supposé secrétaire du roi Jean III ; puis disparaissant de la cour, où il était poète, à la suite de ce chagrin d’amour ; exilé en Italie, puis revenu mourir à l‘asile, dans lequel il se tapait la tête contre les murs ; Aquilino Ribeiro ne doutait pas que Menina e Moça ne soit « une spéculation de paranoïaque,  jetée au fil de la plume », comme en témoigne pour lui « son style primaire, ses incohérences et son ton de soliloque lunatique », œuvre d’une « âme malade [7] ».

On a aussi cherché qui pouvait se cacher derrière ce nom, somme toute assez commun : José Teixeira Rego[8], pour sa part, l’avait  identifié à Juda Abravanel, plus connu sous le pseudonyme de Léon Hébreu, auteur des Dialogues d’amour. Il a même été envisagé, bien sûr, qu’un auteur connaissant si bien l’âme féminine - car c’est en fait, tout au moins en son début, ce qui caractérise le texte, et le rend si « dérangeant » - ne pouvait être qu’une femme.

 

Mais peut-on en vouloir à des écrivains de tous les siècles, imaginatifs par vocation, d’avoir transformé un être humain dont la vie leur échappait en personnage de fiction doté d’une biographie fantaisiste, en un héros de roman ?

 Nous suivrons ici l’avis d’Eugenio Asensio[9], qui suggère que l’on admette que  Bernardim Ribeiro ait existé, et qu’il ait écrit les œuvres que les témoins contemporains lui ont attribuées.

 

 

Quelques hypothèses

 

 

Premier  témoin, sans doute, Garcia de Resende, qui publie en 1516 le Cancioneiro Geral, recueil de poésie de cour, ou l’on trouve déjà, signés du nom de Bernardim Ribeiro, une douzaine de poèmes de forme ancienne, villanelles, cantigas, au ton désespéré ou médisant, dans la tradition des troubadours tardifs.

 

Second témoin, l’œuvre du  grand poète Francisco de Sá de Miranda (1481-1558), dont certaines œuvres figurent aussi dans le Cancioneiro Geral, et qui introduisit au Portugal, après un séjour de quatre ans en Italie, la poésie nouvelle inspirée de Dante et Pétrarque. C’est en effet dans deux de ses églogues, datées de 1530, qu’on trouve trace de « son ami » Ribeiro : dans l’églogue « Alexo », écrite en castillan, Jean le berger exprime sa tristesse à l’endroit même (« A la sombra daquel pino ») où « chanta Ribero » écouté de tous, et déplore que des « gens de peu de fermeté », après l’avoir tant loué, le rejettent ; écœuré par la fausseté et la corruption, il exprime son envie de s’en aller comme lui [10]. Un peu plus loin, il regrette que le « bon berger » qui parlait juste se soit laissé « chasser du palais [11] » . Dans une des premières versions de l’églogue « Basto », le poète raconte comment son « bon ami Ribeiro », dont il espère qu’il « se trouve à présent en un séjour meilleur », « est passé par  mille embarras », et « y a pourtant laissé sa peau [12] » ; dans la version définitive, le berger Bietto s’adresse ainsi au berger Gil : « Qu’est-il advenu de ton chant ?/ personne ne chantait ainsi ;/mais pourquoi ne pas demander/ce qu’il est advenu de toi ?/ Où irons-nous te chercher[13] ? »

 

 Il est possible que Bernardim Ribeiro ait effectivement eu des ennuis à la cour (ou au Portugal ?) et que le thème de la « disparition totale » dont on trouve des échos dans l’œuvre, soit autobiographique, à moins que l’on interprète, comme le fait Eugenio Asensio, le « séjour meilleur » comme l’autre monde.

S’il était besoin de montrer qu’il s’agissait d’une amitié réciproque, on pourrait trouver dans l’églogue « Jano e Franco», de Bernardim Ribeiro [14], une allusion à Sá de Miranda, qui apparaît sous l’anagramme Franco de Sandomir (ou Sandovir). 

 

Quelques faits nous paraissent donc peu sujets à caution :

 

-   Bernardim Ribeiro était poète de cour avant 1516, puisque Garcia de Resende a passé cinq ans, ayant commencé en 1511, à compiler des poèmes dont certains furent  écrits dans la seconde moitié du XVéme siècle[15].

 

-   Il  était connu et apprécié de Sá de Miranda, parti en 1521 pour l’Italie où il rencontra Bembo, Sannazzaro, et l’Arioste[16] – et rentré en 1525, (si toutefois nous pouvons faire une totale confiance à ses biographes !). On a suggéré que Bernardim Ribeiro l’avait accompagné dans ce voyage, car le poète écrit dans l’églogue « Alexo » : « Le chant que nous chantons ici / vient, tu le sais, d’une terre étrangère /où nous allâmes tous deux [17]. » Les avis sont maintenant partagés : Eugenio Asensio pense que la « terre étrangère » peut signifier l’Alentejo ou Coimbra[18] ; Helder Macedo écrit, pour sa part : « … tout permet de comprendre qu ‘effectivement les deux poètes sont allés ensemble à l’étranger. »[19] Toujours est-il qu’à son retour, Sá de Miranda semble avoir perdu la trace de son ami. D’où nous pouvons déduire un troisième fait :

 

-          Bernardim Ribeiro a  effectivement disparu.

 

Menina e Moça sera publié pour la première fois à Ferrare, en 1554, soit trente-huit ans après les poèmes du Cancioneiro Geral - même si l’œuvre de l’auteur, elle, a continué de se manifester épisodiquement : l’églogue III, « Silvestre e Amador », est publiée en feuille volante en 1536 ; la compilation incluant quelques églogues et poèmes divers qui accompagne le manuscrit du roman, intitulé Saudades, mis à jour par Eugenio Asensio en 1957[20], a probablement été achevée vers 1546. Carolina Michaelis[21] date la composition des églogues (cinq en tout) et du roman entre 1524 et 1530.

 

 Il sera sans doute utile de se demander pourquoi et comment le roman, dont le  frontispice de couverture était « Histoire de Menina e Moça, par Bernardim Ribeiro, maintenant nouvellement imprimée et corrigée avec la plus grande diligence »,  a été publié à Ferrare : l’éditeur, Abraham Usque, est un juif d’origine espagnole, qui a quitté Lisbonne en 1546, en compagnie de son frère[22] Samuel, auteur d’un ouvrage intitulé Consolation aux tribus d’Israël (publié en 1553) pour se réfugier en Italie ; il était - ou est-ce encore une légende ? - ami de Grácia Mendes, ou Nasi, la « Señora » dont  Catherine Clément a retracé la vie dans un roman du même nom[23]. Il n’a publié, outre Hystoria de Menina e Moça, que des ouvrages religieux destinés à ses coreligionnaires en exil ; si Bernardim Ribeiro n’est jamais allé en Italie, et si l’œuvre est de beaucoup antérieure à cette première publication, on peut donc supposer - comme le fait Carolina Michaelis - qu’Abraham Usque a quitté Lisbonne avec un manuscrit de Menina e Moça dans ses bagages.

On peut aussi supposer, bien que cela ne fasse pas l’unanimité chez les commentateurs, que Bernardim Ribeiro était juif, ce qui expliquerait son départ et sa disparition, en ces temps troublés, d’un pays dans lequel le Tribunal de l’Inquisition venait de s’installer ; avec un corollaire, qui serait que Menina e Moça est une œuvre religieuse hébraïsante, dont Abraham Usque connaissait la véritable portée. Ce sera, nous y reviendrons, la thèse de Teixeira Rego, reprise par Helder Macedo.

 

Que dire de plus sur l’auteur ? Sa biographie a de grandes chances de demeurer à jamais un total mystère.

 

 

L’histoire de Menina e Moça : Les mystères du texte

             L’inachèvement

 

 

Le puzzle de l’histoire de l’œuvre paraît plus facile à agencer :  il nous manque, sans doute à jamais, le manuscrit original ; mais on peut désormais déterminer un ordre chronologique pour les différentes versions connues :

 

-       Manuscrit dit « Asensio », daté entre 1543 et 1546.

-       Édition de Ferrare, 1554. 

-       Édition d’Evora en 1557, par André de Burgos, « nouveau chrétien », c’est à dire juif converti, qui fut libraire du Grand Inquisiteur du royaume de Portugal, le Cardinal Infant Dom Henrique. 

-  Édition de Cologne, en 1559, par André Birckman, qui possédait des intérêts commerciaux à Anvers, l’un des centres vers lequel convergeaient les juifs expulsés d’Espagne et du Portugal – peu citée parce que reprenant fidèlement le texte de Ferrare.

-  Manuscrit de l‘Académie d’Histoire de Madrid , daté de la  seconde moitié du XVIéme siècle, 1560 selon Eugenio Asensio.

 

Mais, car il y a un mais… l’ « étrangeté » du texte, déjà évoquée plus haut, s’est doublée longtemps d’un second mystère : on sait que les « erreurs » des copistes, gloses, rectifications, ou simples distractions, induisent des variantes qui rendent le texte original difficile, disons impossible, à retrouver ; ajoutons-y les « corrections » des éditeurs, inspirées par des raisons difficiles à déterminer, censure religieuse ou inquisitoriale –le livre figurait cependant au Catalogue des livres interdits de 1581 – ou question de simple moralité, voire d’orthodoxie de syntaxe.

Ici, on se trouve, ou plus exactement on s’est trouvé, devant une difficulté supplémentaire : les différentes versions sont toutes inachevées, à l’exception de l’édition d’Evora qui a été séparée en deux parties, la seconde comprenant cinquante huit chapitres, dont seuls les dix sept premiers sont contenus dans les autres versions.

Les suivants présentent sans nul doute des incohérences flagrantes avec ce qui précède et sont reconnus à présent unanimement comme apocryphes, mais ils ont pourtant contribué à accréditer la légende de la folie de l’auteur, dans la mesure où on a longtemps considéré cette version comme la seule authentique.

Versions toutes inachevées, mais pas toutes abandonnées exactement au même endroit, à quelques phrases près. Le copiste du manuscrit Asensio, pour épaissir le mystère, termine sur le commentaire suivant :

 

« On a arrêté ici ce livre sans la fin parce que le reste est introuvable. Certains laissent entendre qu’il se trouve dans la garde-robe du Roi. J’ignore si c’est vrai et si on pourra le savoir. »

 

 Malgré tout, les avis divergent : Maria de Lurdes Saraiva écrit en note, à la fin de l’histoire de Binmarder et Aonia (fin de la « première partie » de l’édition d’Evora) :

 

« L’édition d’Evora présente la deuxième partie comme une déclaration de la première, c’est à dire un développement, un commentaire ; on ne trouve cette division ni dans l’édition de Ferrare ni dans le manuscrit de Madrid. Les commentateurs sont divisés quant à l’attribution de la seconde partie  à Bernardim et les doutes sont justifiés : " Les pages de la première partie (incomplète, sinon intentionnellement vague, avec des omissions et des obscurités, peut-être pour confondre le lecteur et occulter la vérité) sont palpitantes de vie, et émouvantes par leur subjectivité. […] Dans la seconde partie, à caractère exclusivement chevaleresque, et sans le ton bucolique de la première partie, plus aucun de ces passages profondément sentis et intensément personnels. " (D. José Pessanha, Menina e Moça, 1891, 229-230). Semblable était l’opinion de Teófilo Braga[24]. »

 

Aquilino Ribeiro est d’accord, lui qui écrit :

 

 « Ceci est un autre métal, un autre homme l’a forgé. Cela saute aux yeux de l’intelligence[25]. »

 

Helder Macedo et Teresa Amado, à la suite de Carolina Michaelis et António José Saraiva, admettent les dix sept premiers chapitres de la seconde partie comme étant de la même plume, puisqu’on les trouve dans les autres éditions et manuscrits : 

 

« Je crois qu’il serait temps d’appeler Menina e Moça seulement le texte inclus dans l’édition de Ferrare et dans les manuscrits [26]. »

 

 Costa Pimpão[27] suggère que le texte de Bernardim s’arrête à la romance d’Avalor, c’est à dire un peu avant la « non fin »  maintenant  bien établie.

Pour José Hermano Saraiva, seule la première « histoire », celle comprenant le  «prologue » et le « roman » de Bélisa et Lamentor, serait de la main de l’auteur :

 

 « Le langage utilisé est différent de celui de toutes les autres parties ; on dirait que, dans ces dernières, il y a une imitation volontaire du modèle, mais que le style initial va peu à peu en se dénaturant. […] ; tout – la nature et les actions – est imprégné de subjectivisme et de symbolisme. Les commentaires insérés dans le dialogue possèdent une richesse psychologique qui ne sera plus jamais atteinte[28]. »

 

Il n’exclut pas toutefois la possibilité que dans le texte soient rassemblés des écrits de diverses époques de la vie de l’auteur, «  remodelés et imbriqués de manière à  sembler former un ensemble », à l’intérieur duquel peut-être certains passages ne seraient pas de la même main, ni celle que la première histoire seulement soit de la main d’une femme[29].

 

 De la même façon qu’il semble possible d’affirmer, bien que le contraire ait été aussi suggéré, que les poèmes du Cancioneiro Geral et l’ensemble de l’œuvre de Bernardim signée de son nom – les cinq églogues[30], la sextine, la  romance  « Ao longo de uma  ribeira [31] » et les quelques compositions incluses dans l’édition de Ferrare, sont de la même main[32], il semble difficile de déterminer avec précision, à l’intérieur du texte du roman, à quel moment le style et la manière changent au point de faire douter de la cohérence avec ce qui précède. Agostina Bessa Luís, pour sa part, parle d’ « œuvre de dissimulation géniale », dans un article intitulé « Menina e Moça et la théorie de l’inachevé [33]. »

Il est fréquent que l’on se dise «là, nous y sommes, ce n’est plus lui », et puis …quelques pages plus loin, on a l’impression que le texte revient au même registre, qu’après un « saut » dans une autre harmonique l’auteur – le même – est   « retombé sur ses pieds ». En témoignent les notes des diverses éditions critiques, où, de temps à autre, une remarque est faite, bien sûr jamais au même endroit, sur « la délicatesse du style » qui a disparu, ou « le changement de ton ».

 

On n’a donc pas fini de se perdre en conjectures sur la véritable extension du texte de Bernardim.

 

 

Que faire ? Pas plus que celui de la biographie, sans doute, on ne résoudra le mystère de l’œuvre.

 On peut objecter aux partisans de la seule attribution à un même auteur de la « première partie » que l’on peut aussi y trouver des ruptures de ton dans certains passages ; il est vrai que, comme le dit Eugenio Asensio, «il y aura indubitablement des gloses et des explications insérées dans le récit [34]. » D’autre part, on peut penser que même si la subjectivité disparaît totalement dans la dernière partie, l’histoire d’Avalor et Arima, ce passage présente tout de même une cohérence avec ce qui précède, qu’il « fait sens » dans l’ensemble du roman, et que certaines techniques caractéristiques de la narration présentes depuis le début y sont employées ; si continuateur il y a, il est donc bien proche de l’auteur, car il reste dans le même esprit, ce qui n’est pas le cas pour la suite, dans laquelle les classiques « faits d’armes » de la chevalerie abondent.

 

En accord avec certains critiques de la théorie littéraire, nous admettrons que l’histoire de l’œuvre inclut l’histoire totale de sa critique, et celle de ses différentes réceptions au cours des siècles [35] ; car on trouve parfois encore chez certains écrivains au  XXéme siècle, des citations ou des commentaires inspirés de Menina e Moça, y compris de cette dernière histoire : le « bateau de pierre » découvert sur la plage par Pedro Orce dans A Jangada de Pedra de José Saramago semble avoir quelque rapport avec la barque d’Avalor [36].

 

Le texte a donc été pris en compte, autant pour la partie traduction que pour la partie commentaire, dans l’extension qu’il a maintenant dans les éditions les plus récentes, qui respectent celle des manuscrits et de l’édition de Ferrare, c’est à dire jusqu’au « Laus Deo », même si nous ne ferons que résumer rapidement les dernières pages.

 

 

 

II –  Problèmes de mise en forme et de traduction 

 

 

 

« Blâmée vient maintes fois par manque

                                                          d’intelligence une œuvre pure

                                                          et de sujet subtil

                                                          par maints fous qui tiennent la lime.

Mais moi je m’en suis bien gardé car il y a maints endroits où je n’ai pas bien compris, c’est pourquoi je n’ai voulu rien changer de peur de rendre l’œuvre pire. »

                                                                            Bernart Amoros[37]

 

 

La  division du texte

 

 

Si le parti pris de Bernart Amoros correspond ici au souhait du traducteur, mettre en français un tel texte, avec ce qu’il suppose, déjà dans sa langue originelle, d’approximations, oblige tout de même à faire des choix et à prendre des initiatives, et cela pour plusieurs raisons.

 La plus importante, peut-être, due au fait que le manuscrit original fait défaut, est que les exégètes portugais ne s’essaient que depuis un temps relativement court à des éditions critiques destinées soit à vulgariser l’œuvre auprès d’un public assez large - partant du principe que «les chefs d’œuvre de [leur]littérature ne sont pas seulement des cadavres destinés à être étudiés sur la table de dissection [38] » - soit à lui rendre un sens.

En effet, si l’édition d’Evora, qui divise ses deux parties de façon  arbitraire en chapitres portant chacun un titre, a longtemps servi de base aux rééditions et aux études, c’est que le texte de Ferrare se présente sous la forme d’ «un mortier compact en caractères gothiques de quatre-vingt feuilles (cent soixante pages) sans aucune division, et dans lequel de loin en loin (quarante fois en tout) seule une initiale en caractère différent marque un quelconque rythme de lecture[39]. » Aquilino Ribeiro, dans sa préface à l’édition qui reproduit celle d’Evora, écrit ironiquement que nous devons sans doute les alinéas au typographe, et déplore le manque de respect de l’auteur pour le lecteur, dont « l’homme de lettres normal  cherche toujours à se concilier la sympathie », à une époque où la division du texte en chapitres et en paragraphes était déjà d’usage courant[40]. (Le manuscrit Asensio est divisé en trente quatre chapitres correspondant à peu près aux paragraphes de Ferrare, différents de ceux de l’édition d’Evora).

A la suite de Carolina Michaelis, qui écrivit en 1923 le prologue de la première réédition de la princeps entamée par Braancamp Freire, arrêté par la mort dans son projet, D.E. Grockenberger[41] a fait redécouvrir l’édition de Ferrare, en la confrontant aux variantes de l’édition d’Evora et du manuscrit de Madrid. Entre temps, en 1940, A. Salgado Júnior  avait le premier abordé le problème de l’unité et du sens de l’œuvre, faisant du texte inachevé un projet de recueil de nouvelles à l’instar du Décaméron de Boccace[42]. Herculano de Carvalho[43] a fondé son texte sur le manuscrit Asensio, nouvellement apparu à son époque.

En 1975 José Hermano Saraiva, en 1984 Teresa Amado, et en 1990 Helder Macedo, éditeurs critiques dont les versions ont été utilisées ici pour la traduction, avec celle  annotée par Aquilino Ribeiro  et Marques Braga, ont élaboré chacun leur propre texte, mélange des différentes versions, chacun se référant en même temps à leurs prédécesseurs les plus immédiats, et de nouvelles divisions sont apparues, que ce soit chapitres[44] ou parties.

Divisions aléatoires, dont aucune, à priori, ne doit rien à l’auteur, ce qui permettra au traducteur de les adapter à sa propre appréhension de la structure du roman. Le texte sera ici divisé en trois grandes parties :

 

-  La première comprendra le « prologue », la mort du rossignol, la rencontre avec la Dame, et l’Histoire de Belisa et Lamentor.

 

-  La seconde sera l’Histoire de Binmarder et Aonia.

 

-  La troisième  sera  l’Histoire d’Avalor et Arima.

 

Chaque partie sera divisée en chapitres d’inégales longueurs, sans référence particulière aux diverses éditions, chacun assorti d’un titre nouveau et, en exergue, d’une phrase extraite du texte et qui « signe » le passage, idée empruntée à J. H. Saraiva.

En ce qui concerne le problème de l’extension du texte, en  nous référant à la division d’Evora, ce que nous traduirons ici correspondra aux trente premiers chapitres (les dix sept de la « première partie », et treize des vingt quatre de la « seconde partie »). Car, si nous avons considéré comme un ensemble le texte commun à toutes les versions, moins celle d’Evora, il a bien fallu trancher, arrêter juste au moment où la sensibilité se heurte à une rupture dans la cohérence du texte (non dans le style, qui est fluctuant ), cette  fois « pour de bon »,  même si cela suppose de clore le texte français un peu avant le « Laus Deo » qui marque l’inachèvement à présent admis ; nous avons trouvé un commentateur qui, ayant fait une exégèse approfondie de l’œuvre, partage (presque) cet avis : Helder Macedo écrit que  « le livre pourrait s’arrêter là[45]. »

 

 

Le titre

 

 

S’il est certain que les titres donnés aux chapitres de l’édition d’Evora ne sont pas du choix de l’auteur, on ignore si celui-ci en avait donné un à l’œuvre, et lequel. « Nostalgies de Bernardim Ribeiro » (manuscrit Asensio),   « Livre appelé  Nostalgies  de Bernardim Ribeiro » (édition d’Evora), et dans la princeps « Histoire de Menina e Moça », abrégé à présent en Menina e Moça, correspondant en fait aux trois premiers mots de la phrase initiale du roman, tautologie pratiquement intraduisible littéralement. 

Titres  incertains, peu à peu transformés ou réduits ; le traducteur peut alors s’autoriser à fabriquer le sien… Le ton dominant du roman permet de conserver comme sous-titre « Le Livre des Nostalgies », emprunté à l’édition de Teófilo Braga au début de notre siècle. Le titre de cette traduction sera « Mémoires d’une jeune fille triste » car l’histoire, même si finalement ce n’est pas la sienne, est racontée par la Jeune Fille elle-même ; c’est bien comme une autobiographie que se présente le roman au prologue.

 

 

Les variantes et la ponctuation

 

 

Le « mortier compact » de Ferrare n’induit pas que des problèmes de division du texte. Témoin, déjà, la première phrase du texte, différente dans les éditions de Ferrare et Evora, ce qui a donné lieu à de nombreux commentaires[46].

Chaque éditeur récent a, bien que conservant la plupart du temps en note les autres possibles, choisi en fonction de ce qui faisant sens pour lui, parmi les variantes de tels ou tels éditions ou manuscrits, pour rendre une cohérence et une logique au texte lorsque celles-ci faisaient par trop défaut ; on se trouve quelquefois obligé de choisir entre « je pensais que…», ou « je ne pensais pas que…»,  ce qui n’est évidemment pas tout à fait la même chose ; des phrases entières sont parfois interpolées, que certains éditeurs conservent et d’autres suppriment. Certaines phrases diffèrent totalement d’une version à une autre.

De plus, le texte ne présentant aucune ponctuation, chaque éditeur a du la rétablir à sa manière. Là encore, on peut, en ponctuant le texte différemment, modifier notablement le sens d’une phrase ; mettre des points d’exclamation dans le prologue, où les phrases exclamatives sont nombreuses, modifie le ton, et accentue la lamentation de la Jeune Fille au risque, peut-être, de la rendre un peu trop larmoyante. Fermer une parenthèse avant ou après un groupe de mots est aussi choisir : on donnera ici un court exemple : ce n’est pas la même chose d’écrire : « Ayant débarqué en ces lieux, Lamentor (car c’était ainsi qu’il s’appelait),…» et « Ayant débarqué, Lamentor (car c’est ainsi qu’il s’appelait en ces lieux,…). » La première formulation est banale, la seconde suggère un changement d’identité  accompagnant l’exil, thème récurrent dans le roman.

Que reste-t-il, alors, du texte original, pour un traducteur qui n’a pas accès aux plus anciennes versions ?

Toute traduction, déjà, passe nécessairement par la subjectivité du traducteur, qui ne peut se faire qu’interprète, les langues n’étant en aucun cas assimilables à des codes. Ici, de plus, il lui faudra interpréter de nouveau, comparer les éditions récentes entre elles, choisir ce qui fait sens parmi les variantes signalées en notes, jongler avec les sources et avec les explications données par les commentateurs, qui bien souvent ne sont pas d’accord entre eux. Ceci entraînera forcément une nouvelle réécriture d’un texte qui en a déjà connu beaucoup. C’est donc dans les domaines du lexique et de la syntaxe qu’il lui faudra tenter de conserver une authenticité, sans doute bien illusoire.

 

 

Le lexique

 

 

Pour le lecteur portugais moderne, le vocabulaire de Menina e Moça n’est pas si éloigné de celui de notre siècle. S’efforcer de traduire dans ce qui correspondrait à la langue française du XVIème aurait sans doute été une erreur : J. C. Chevalier écrit, à propos de cette posture du traducteur :

 

« Il arrive souvent que l’on produise un ouvrage bien plus opaque, bien plus ardu, que, pour ses lecteurs, l’original. La faute en est aux idiomes dont la vitesse d’évolution est dissemblable. Elle laisse l’espagnol du Siècle d’Or ou l’italien du Quattrocento plus intelligibles à nos contemporains que le français de Chrétien de Troyes, ou même de Montaigne[47]. »

 

D’autant plus que dans ce roman, l’action, quand action il y a, se situe dans un temps reculé. Eugénio Asensio écrit :

 

 « Menendes y Pelayo, dans son ouvrage Origines du roman, (Edition Nationale, II, p. 220), avait affirmé que Bernardim Ribeiro " était fils du Moyen Age et ne faisait preuve dans ses œuvres d’aucune érudition. " Phrase juste si nous y entendons la haine de la pédanterie, des étalages mythologiques, des mosaïques gréco-romaines habituelles de son époque[48] ; »

 (inexacte, ajoute-t-il, si elle attribue au poète « une espèce de virginité littéraire »).

 

« Fils du Moyen Age », Bernardim Ribeiro l’est, ou veut nous en donner l’impression, par les thèmes qu’il traite et les formules qu’il emploie.

 Menina e Moça a longtemps été considéré comme un roman de chevalerie, genre encore très en vogue à cette époque. Le Roland Furieux de l’Arioste a connu trois versions dans la première moitié du siècle[49], Palmerin d’Angleterre a été publié en 1547, et tout le siècle a vu circuler Amadis de Gaule (le favori de Don Quichotte), qui n‘a sans doute pas été étranger à l’écriture de certains passages du roman.

 Eugenio Asensio donne, dans un autre article, des conseils pour une nouvelle édition, mais dont le traducteur peut profiter :

 

« Préférer les formes archaïques. Le copiste, délibérément ou par distraction, modernise les formes et les vocables. N’oublions pas que le roman de chevalerie, dont Bernardim adopte parfois les formules tout en en transformant l’esprit, archaïsait en toute impunité[50]. »

 

C’est donc le « temps jadis », dans lequel se situent les histoires de la Dame du même nom, qui guidera le traducteur dans le choix du lexique et du ton à donner à une grande partie du texte. Les expressions de la chevalerie, du roman courtois, seront ici directement calquées sur les formules consacrées de la rhétorique courtoise et chevaleresque, qui domine effectivement dans le texte, accompagnant  les références au code social médiéval. Pour ce faire, on s’est reporté aux traductions en français moderne des romans de Chrétien de Troyes, de l’Amadis de Gaule  et du Quichotte[51].

 

Bien entendu, ce lexique n’est pas le seul employé dans le roman, qu’on a qualifié aussi de roman sentimental, ou de roman pastoral. L’expression des sentiments, plus raffinée que dans le roman de chevalerie, comporte des subtilités d’autant plus difficiles à traduire que l’auteur emploie dans l’ensemble un vocabulaire simple, peu varié, presque « rustique », comme il semble le suggérer dans une des phrases du roman, à propos des paroles des chansons composées par son presque homonyme Binmarder, le chevalier devenu berger par amour :

 « Mon père [c’est la Dame du Temps Jadis qui parle] connaissait beaucoup de ses chansons, qui imitaient le langage des bergers et étaient emplies de paroles d’un grand talent (ou plus précisément d’une grande douleur), mises et éparpillées si doucement parmi d’autres paroles rustiques,[que celui qui y regarderait bien pourrait comprendre aisément comment elles étaient faites.] » (p. 93) Mention et justification du style bucolique (que Bernardim a introduit au Portugal), tel que défini par Virgile, langage simple et « paroles de berger ».

 

Trois poèmes, une villanelle, une chanson dite de solau (« consolation »), et une romance, forme ancienne de tradition orale dont le texte est ouvert et susceptible de variations, sont d’ailleurs inclus dans le texte sans présenter du point de vue du ton de coupures ou de différences notables avec la prose.

 Comme il convient au style bucolique, les tournures de phrase reproduisant le langage populaire sont fréquentes, car Bernardim fait souvent parler les petites gens qui gravitent autour de ses héros, qui, eux, sont tous de « haut lignage ».

Les mots français les plus simples et les plus anciens ont donc été préférés ici ; pour cette même raison, on a choisi de ne pas, en principe, utiliser l’imparfait du subjonctif dans le discours direct, sauf lorsqu’il s’agit du discours de la Jeune Fille et du  récit de la Dame, toutes deux de noble naissance, ou de celui de Lamentor, le seul chevalier «  philosophe ». Car, finalement, si l’on excepte ce qui précède la rencontre des deux narratrices, le roman se présente tout du long comme un récit oral, un  conte, qui a lui aussi ses tournures propres, quelquefois « rustiques », souvent populaires. Le texte est parsemé de « à merveille », de « Dieu seul sait comment… », de formules toutes faites que l’on retrouve au détour d’une phrase même dans la dernière partie, dont l’action se situe à la cour et où le langage se fait  plus maniéré. Comme dans le conte, également, ni accessoires ni vêtements ne sont décrits, pas plus, d’ailleurs, que les lieux ou les personnages. 

On a consulté plus particulièrement, pour le lexique et le registre de langue, les traductions françaises d’œuvres de l’auteur, les églogues II, III et IV[52] et de la romance Ao longo de uma ribeira [53].

 

 

La  polysémie, la syntaxe, les noms propres.

 

 

 Lexique peu recherché, peu varié… peut-on dire pour autant qu’il est facile à traduire ? C’est que l’auteur, qui est d’abord un poète satisfaisant à la mode de son temps, prend un malin plaisir à exploiter complètement la polysémie des mots : solitude, nostalgie, peine, mélancolie, chagrin, ennui, dégoût, souci, préoccupation, pensée, amour, souffrance, tourment, malheur, malchance, infortune, mauvais sort, destin, fortune, hasard… traduisent tour à tour quelques mots qui reviennent, mais qui selon le contexte n’ont pas tout à fait (ou pas du tout ) le même sens. Eugenio Asensio donne aussi un conseil (pour l’édition) à ce sujet :

 

« Préférer, en principe et en limitant les déviations, le texte le plus ample. Le style de Bernardim favorise les répétitions et l’usage du même mot en des sens proches et divergents, alors que la tendance du copiste est de raccourcir[54]. » 

 

Les répétitions semblent faire partie de la rhétorique de l’auteur [55] ; elles seront donc la plupart du temps conservées, qu’elles portent sur un seul mot ou sur des membres entiers de phrases.

Mais le texte est « ample » aussi parce que les analyses psychologiques minutieuses et nuancées, caractéristiques de la Renaissance, les nombreuses considérations philosophiques, de même que le sentiment amoureux ou les minauderies de cour de la dernière partie, s’expriment dans un style qui se calque sur les circonvolutions de la pensée : les phrases sont très longues, et lorsque le traducteur penserait pouvoir les couper, ou en changer l’ordre syntaxique, toujours une relative « de dernière minute », se greffant sur la dernière proposition, vient l’en empêcher.

 Dans la mesure du possible, l’ordre des syntagmes dans la phrase, ainsi que sa longueur, ont été conservés. On s’est toutefois autorisé de temps à autre le remplacement d’un « car » par deux points, ou d’une virgule par un point virgule. Ont été consultés au sujet de la forme de la phrase des passages de L’Heptaméron de Marguerite de Navarre, de L’Astrée d’Honoré d’Urfé, la traduction du Décaméron de Boccace, celle de la Vita Nuova de Dante, ainsi que  la traduction la plus récente  de Don Quichotte [56].

Le portugais, nous dit Jacinto Lucas Pires, est « une langue de malentendus, de doubles sens, de sous-entendus entre les lignes ». Conserver, autant que faire se peut, l’ordre de la phrase, aide à ne pas détruire la forme de pensée de l’auteur et de son époque, et aussi les équivoques peut-être voulues... dans ce cas précis, celui d’un texte peu clair, qu’on a souvent supposé écrit en « langage codé », on peut penser que la traduction se doit de respecter les figures de style, ainsi que l’ordre des mots le plus précisément possible - sachant que cet ordre est beaucoup plus souple en portugais qu’en français. Certaines ambiguïtés disparaîtront pourtant : pour n’en donner qu’un exemple, à la fin de la phrase déjà citée qui concerne la « fabrication » des chansons, « celui qui y regarderait bien » (« quem o bem olhar ») pourrait aussi se traduire par «celui qui y chercherait le  bien »…

 

Les doubles sens, les sous-entendus sont donc nombreux dans le roman : puisque le goût (ou quelquefois la nécessité) d’utiliser des anagrammes est typique de cette époque, tous les noms propres du texte peuvent donner lieu à une recherche de sens, même si on peut penser que pour le lecteur d’aujourd’hui elle ne présente qu’un intérêt très restreint. Les noms des héros sont donc restés ce qu’ils étaient dans le texte portugais ; seront signalées en note les variantes et les « solutions » déjà envisagées.

 

 

L’énigme du sens

 

 

Lorsque le traducteur a fait ses choix, divisions du texte, titre, lexique, ordre syntaxique, noms propres, réussira-t-il pour autant à produire un texte français plus intelligible qu’il ne l’est en portugais pour ses exégètes ?

 

 Thilde Barboni écrit que tout traducteur, en commençant sa traduction, « part en quête d’un imaginaire, d’un inconscient étrangers et se trouve confronté à ses limites intimes, à ses peurs les plus archaïques », car « on n’accède pas  en toute impunité au monde des sensations, des représentations et des fantasmes appartenant à l’indicible avant la transmutation opérée par le langage [57]. » Ici, outre cette confrontation quelquefois éprouvante, il lui restera obligatoirement les obscurités du texte, et elles sont nombreuses, toutes versions comparées et confondues.

 Ce qui est rassurant, c’est que les notes des éditeurs, qui eux parlent la même langue que l’auteur, commencent la plupart du temps par « le sens semble être que… », ou « il est possible d’interpréter ce passage… ». Ces notes de bas de page, souvent précieuses pour la traduction, ont été utilisées, et certaines seront signalées, même lorsqu’il est arrivé que l’on propose une autre interprétation que celle qui y est suggérée. Elles seront pour la plupart celles de Teresa Amado et de Maria de Lurdes Saraiva ; l’édition d’Helder Macedo n’en comporte pas : l’éditeur l’ayant prié de « préparer un texte fidèle mais non érudit », il a, dit-il, jugé utile qu’il soit publié « sans variantes ni notes explicatives [58] ». Quant à Aquilino Ribeiro, ou Marques Braga , puisque les notes sont signées des deux auteurs, leurs commentaires tendent quelquefois plus à souligner l’incohérence du texte qu’à essayer de l’interpréter, ce qui explique qu’on ne les ait pas étudiés de très près, du moins pour ce qui concernait le sens à donner au texte.

 

 En fait, si le traducteur n’a droit ni au contresens, ni au non-sens, il ne peut élucider tout ce qui dans ce texte intrigue depuis plus de quatre siècles ; la fidélité au texte lui paraît s’imposer d’autant plus qu’il s’agit d’une première traduction. Il lui appartient, bien qu’il soit conscient de nombreuses limites en ce domaine, les siennes ajoutées à celles imposées par les conditions dans lesquelles le texte lui est parvenu, de s’efforcer de le livrer le plus possible « en l’état » ; il lui appartient aussi de laisser le lecteur se poser des questions, surtout si l’on admet que l’auteur a pu quelquefois, voire souvent, être volontairement ambigu. Et ceci nous amène au problème de l’interprétation du texte… que la traduction, de facto, aura tenté d’éclairer, sinon d’éclaircir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 
 
 
 
 
 

 

 

 

 

        

                    

III – Une lecture de Menina e Moça

 

 

1)      Réflexion sur quelques lectures précédentes

 

 

Une « signification occulte » ?

 

 

« Si un homme considère la Torah comme un simple recueil d’histoires et de questions quotidiennes, malheur à lui ! […] Tout comme le vin doit être mis dans une cruche pour se conserver, la Torah doit être enveloppée dans un vêtement extérieur. Ce vêtement est fait de fables et de récits. Mais nous, nous devons pénétrer au-delà [59]. »

 

 

Si le livre est, logiquement, moins accessible au lecteur actuel qu’à ses lecteurs contemporains, l’abondante littérature qui s‘est développée tant autour de la vie de l’auteur qu’autour du roman nous montre que de tout temps, celui-ci a  été, (pour les non-initiés ?) « énigmatique et dérangeant ».

Comme on a déjà cité le commentaire du copiste du manuscrit Asensio, à propos de « la garde-robe du Roi », qui laisserait entendre qu’une partie du texte a été retirée de la circulation pour des raisons politiques ou religieuses, on pourrait citer un extrait de l’avis au lecteur d’André de Burgos qui critique violemment l’éditeur de Ferrare, et demande que le livre soit lu « avec l’attention extrême que mérite une œuvre si triste et si nostalgique », annonçant plus loin qu’il lui «a fallu remettre au clair à partir de l’original en sa possession cette première et seconde partie tout entières, afin que le lecteur de l’une et de l’autre connaisse avec certitude la différence entre les deux [60] » ; entre les deux parties ? ou entre les deux éditions ? Voulait-il signaler par là que le texte possédait un sens caché, qui avait été rendu moins intelligible par les « corrections » de Ferrare ? Voulait–t-il « brouiller les pistes » en ajoutant à l’œuvre des chapitres calqués sur le roman de chevalerie classique, mais où apparaissent des nymphes et des sylves, pour pouvoir la diffuser au Portugal sans risque? Un autre mystère qui ne sera sans doute jamais éclairci. Les commentateurs les plus anciens sont apparemment partis sur de fausses pistes, qui intéressaient plus  la biographie de l’auteur que l’œuvre elle-même, ou plus tard, le genre dans lequel on pouvait la classer, chevaleresque, pastoral ou sentimental.

 A partir du moment où l’on admet une cohérence voulue par l’auteur, mais non accessible immédiatement, on est tenté, comme Helder Macedo, et Teresa Amado, de rechercher le sens caché, ésotérique,  voire la portée eschatologique de ce texte. 

 

 Les exégètes modernes, en effet, sont de plus en plus intrigués par le livre, et ils ne s’en cachent pas :

 

« Ce que j’en savais seulement, c’était qu’il m’avait séduit depuis toujours, qu’il m’intriguait, et que je ne le comprenais pas. ».

 

C’est ce qu’écrit Helder Macedo[61], avant  de proposer son interprétation de ce qu’il appelle ironiquement « un bucolique roman sentimental de chevalerie [62] ». 

Thèse qui fait de Bernardim Ribeiro un juif kabbaliste inspiré par le Zohar, ou Livre des Splendeurs ; et de Menina e Moça, par conséquent, un ouvrage ésotérique, dans lequel la Jeune Fille (la menina) est l’image de la Shekhina (la Présence Divine, l’image féminine de Dieu), ouvrage destiné à exhorter les juifs à la résistance.

Même sans parler de signification proprement ésotérique, et bien que le texte ne comporte aucune mention de lieu, ni de temps, il serait superflu de relever dans le livre tout ce qui peut faire allusion à l’exil des juifs chassés d’Espagne, réfugiés au Portugal, puis retenus (et baptisés) de force ; citons-en quelques  exemples :

 «… puisque vous venez de terres lointaines, […] ce ne doit pas être le premier malheur que vous ayez vu, car, en ces terres-là, ceux qui n’en sont jamais partis ne peuvent éviter d’en voir tous les jours et à chaque heure du jour. » (p. 81), dit le chevalier à Lamentor lors de la mort de Bélisa.

 Lamentor, nous l’apprendrons plus tard, s’était enfui secrètement en pleine nuit, et la Nourrice raconte à Aonia comment les femmes qu’il emmenait sont passées

 « apeurées, avec [elle] accrochée à [son] bras toute tremblante » par l’orangeraie du jardin, « dont l’épaisseur du feuillage rendait plus sombre la nuit. » (p. 107).

Ceci peut faire référence au temps où les juifs n’étaient plus autorisés à quitter le Portugal. De plus, nous apprendrons que le jeune couple a du s’enfuir parce que la grossesse de Bélisa ne pouvait plus être cachée ; or, si nous entendons généralement que Lamentor et Bélisa ne sont pas mariés, ce qui paraît être la raison de leur exil, cela n’est nulle part précisé ; et nous savons qu’on enlevait aux femmes juives leurs enfants de moins de quatorze ans – c’est précisément l’âge de la « petite sœur » Aonia  - pour les élever dans la religion chrétienne.

 Dans l’histoire d’Avalor et Arima, Lamentor fait des recommandations à sa fille partant pour la cour :

 « Vous êtes étrangère en ce pays ; tout ce que vous ferez sera observé,… » « ne vous fiez ni à vous-même, ni aux hommes, ni à autrui. » (p. 121).

Bien entendu, il s’agit d’un discours sur la bonne réputation des demoiselles. Mais il est cependant possible d’y voir une allusion aux dénonciations et aux persécutions subies par les juifs qui continuaient à pratiquer en secret une religion dont la transmission se fait justement par les femmes.

Si d’autre part le roman contient, comme c’est probable, des éléments autobiographiques, on peut y retrouver une thèse fondée sur l’ensemble de l’œuvre[63] qui a cours communément : Bernardim Ribeiro se serait converti au christianisme pour pouvoir jouir des privilèges de la cour, puis serait par la suite redevenu fidèle secrètement à la religion hébraïque et aurait dû disparaître. La Jeune Fille, sous sa forme première, ou sous celles d’Aonia et Arima, serait la Shekhina  abandonnée puis retrouvée par Bernardim, à ses risques et périls : le chevalier sans nom abandonne Aquelísia, qui est « de haut lignage et héritière de terres où il pourrait se reposer dans les derniers jours de sa vie, qui ne permettent plus de porter les armes avec honneur » (pp. 87, 88), bien qu’il ait peur de sa vengeance, pour Aonia, la « beauté ».  Ceci expliquerait les plaintes de la Jeune Fille  pleurant l’absence et la disparition de son ami  au prologue, et les deux histoires suivantes seraient alors celles, sous deux formes différentes, de la difficile reconquête de cette foi abandonnée. Or, un juif qui disparaît à cette époque, et raconte, entre autres,  l’histoire d’un  chevalier  qui change d’identité pour échapper à une dame qu’il n’aime pas, mais qui l’a « obligé », et qui de plus a pour nom Aquelísia (Ecclésia ?) a de fortes chances d’être un juif convaincu, kabbaliste ou non.

Nous reviendrons plus loin sur la partie  ésotérique  de la thèse d’Helder Macedo, après avoir examiné ce que dit Teresa Amado de cette étude dans son ensemble : elle est d’accord, à quelques nuances près, sur la  première impression  que produit le livre :

 

« Étrange histoire que celle des lectures de cette œuvre du XVIème siècle, qui paraît avoir le pouvoir de séduire sans provoquer la nécessité d’être comprise [64] . »

 

Mais elle écrit plus loin :

 

« Il y a des énigmes qui résistent, toutes les données qui se prétendent certaines n’acquièrent pas forcément une consistance, et les coupes opérées dans le texte par Helder Macedo ne laissent jamais oublier qu’elles ont une finalité (et que les coupes seraient, simplement, autres, en vue d’une finalité différente). »

 

 Malgré cette critique faite à la thèse d’Helder Macedo, à laquelle elle refuse d’adhérer, la commentatrice reconnaît que c’est un travail critique « profondément innovateur et éclairant », « mettant quelquefois en lumière des passages qui ne l’avaient jamais été[65]. »  Et elle avoue : 

 

« N’ayant pas réussi à faire disparaître l’impression d’étrangeté que me cause Menina e Moça  ni à échapper au sentiment d’un certain échec dans ma tentative pour la comprendre, il ne m’est pas possible de proposer une lecture dans le sens d’une interprétation globalisante, capable d’intégrer tous les éléments du roman et de l’intégrer dans un cadre culturel défini[66]. »

 

Constat d’échec, donc, mais ne lui jetons pas la pierre : cette ambition serait certainement démesurée, et il nous faut sans doute considérer toute interprétation globale de l’œuvre comme impossible, tant la doctrine – si doctrine il y a – paraît issue d’un syncrétisme de divers courants difficiles à démêler, comme nous le verrons. L’édition et la présentation de Teresa Amado ont  beaucoup intéressé les auteurs des études qui ont suivi la sienne. Celle d’Heder Macedo  a été quelquefois réfutée[67], mais, jusqu’à présent, aucune autre théorie  aussi « globale »  n’a été envisagée. L’ouverture donnée par Teresa Amado nous permettra de donner ici une lecture qui, bien que s’appuyant en partie sur les remarques d’Helder Macedo, et celles de Teresa Amado, en approfondira certains aspects.

 

 

2) Enquête dans quelques textes anciens

 

 

Le « dernier des troubadours »

 

 

« De tous les maux, le mien diffère ; il me plaît ; je me réjouis de lui ; mon mal est ce que je veux et ma douleur est ma santé. Je ne vois donc pas de quoi je me plains, car mon mal me vient de ma volonté ; c’est mon vouloir qui devient mon mal ; mais j’ai tant d’aise à vouloir ainsi que je souffre agréablement, et tant de joie dans ma douleur que je suis malade avec délices. » 

 

Chrétien de Troyes[68]                                                        

«… la tristesse incurable, la fidélité de la passion, les douceurs de la souffrance d’aimer, les larmes, l’idée de la mort[69]… »

 

C’est ainsi que Rodrigues Lapa caractérise la lyrique des troubadours galégo-portugais, dont Bernardim Ribeiro est pour lui le dernier héritier . 

 

Si je devais expliquer pourquoi, bien avant d’avoir lu les commentaires des exégètes cités plus haut, j’ai lu et relu ce livre, et résolu de le traduire moi-même - puisque aucune traduction n’en existait - pour tenter de le comprendre, il me faudrait rechercher ce qui, pour moi, le rend à la fois fascinant et énigmatique ; je crois que, comme c’est le cas pour beaucoup de commentateurs, c’est la tonalité féminine de l’œuvre qui m’a tout d’abord surprise, le fait que la narratrice soit une femme, qui rapporte des « évènements » racontés - et commentés - par une autre femme. « Parmi les hommes, tous les chemins mènent à des histoires de femmes », dit la « Dame du temps Jadis » (p. 94).

Mais, en même temps, ce qui est surprenant à la lecture de ce livre, ce sont les nombreuses références du texte aux valeurs de cortesia et mesura, (dont la forme du dialogue entre la jeune Fille et la Dame, le discours de Lamentor au Chevalier du Pont, l’échange entre Lamentor et Binmarder sont des exemples), ainsi qu’aux  thèmes et aux symboles de l’amour courtois, véhiculés bien sûr par les romans de chevalerie, mais qui se présentent ici sous une forme assez archaïque pour être directement comparée aux modèles les plus anciens.

Je partirai d’une part de l’idée de l’intertextualité, telle que la définit Michel Butor :

 

«… il n’y a pas d’œuvre individuelle. L’œuvre d’un individu est une espèce de nœud qui se produit à l’intérieur d’un tissu culturel, au sein duquel l’individu ne se trouve pas plongé, mais apparu. L’individu est, dès l’origine, un moment de ce tissu culturel. L’œuvre aussi est toujours une œuvre collective [70]. »

Et d’autre part de ce qu’écrit Denis de Rougemont :

 

« Toute la poésie d’Occident procède de l’amour courtois et du roman breton qui en dérive. C’est à cette origine que notre poésie doit son vocabulaire pseudo-mystique ; et c’est dans ce vocabulaire que les amoureux d’aujourd’hui puisent encore, en toute conscience, leurs métaphores les plus courantes [71]. »

 

 Il me faudra ensuite trouver ce qui m’a « parlé » plus précisément, faire des rapprochements avec ce qui m’est connu, essayer d’extraire de l’œuvre des points de comparaison sur lesquels les commentateurs portugais ou espagnols n’insistent généralement pas, et que les Portugais admettent comme un fait acquis, car leur littérature à ses débuts en est totalement imprégnée.

 

Si des rapprochements précis ont été faits avec Virgile et Ovide, si les origines italiennes de l’œuvre, les références à Dante, Pétrarque, Boccace[72], ou Sannazzaro, les origines espagnoles ou portugaises, notamment la  Cuestión de amor, œuvre anonyme parue en 1513 à Valence, le Don Clarián  de Jerónimo Lopez, qui créa le personnage du Chevalier à la Triste Figure, le Clarimundo de João de Barros, et même la Comédia do Viuvo de Gil Vicente, ont été étudiées[73], les commentateurs se contentent généralement d’évoquer, en note, l’usage de la rhétorique courtoise « remontant à une tradition très ancienne ». 

 

Il sera sans doute intéressant de développer les remarques de Teresa Amado, d’une part, et d’Helder Macedo, d’autre part, sur les rapports du texte avec la poésie courtoise du Moyen Age et les romans courtois, qui m’ont immédiatement étonnée, d’autant plus que quatre siècles au moins séparent Bernardim Ribeiro des troubadours occitans ou catalans, et des romans de Chrétien de Troyes, qui conjuguent leurs thèmes et la  Matière de Bretagne. Certes, l’auteur pouvait connaître les premiers à travers Dante et Pétrarque, et les seconds par les lieux communs des nombreux romans de chevalerie en vogue à son époque.

 Mais n’oublions pas que Bernardim Ribeiro, qui est aussi l’auteur d’une sextine, forme imitée de Pétrarque, sans doute, mais à l’origine typiquement « provençale » et représentant « l’essence de l‘art clus [74] »,  a été poète de cour : M. E. Tarracha Ferreira écrit :

« Comme le courant pétrarquiste, héritier de la doctrine de l’ «amour courtois », se contente d’intensifier et d’apurer l’analyse du sentiment amoureux, qui caractérisait la cantiga d’amor galégo-portugaise, importée de Provence, il est parfois difficile de distinguer l’héritage provençal des nouveaux procédés d’inspiration pétrarquiste. L’analyse du sentiment amoureux et les contradictions qui lui sont inhérentes se reflètent dans la recherche formelle, déjà mise en évidence dans la poésie des troubadours, et qui est maintenue, parfois en tant que simple jeu sémantique, marqué d’artificialité, dans certaines compositions du Cancioneiro Geral [75]. »

 

Nous nous pencherons donc en premier lieu sur la forme galégo-portugaise médiévale de la cantiga d’amigo, avec laquelle le roman entretient les rapports les plus évidents.

La « chanson d’ami »

 

 

« Ah, l’étourneau, la voix des noisetiers,

    Tu chantes quand je meurs et je peine,

  Et j’ai mal d’amour. »

 

                                                                                  Airas Nunes de Santiago[76]

 

 

La cantiga d’amigo  trouverait son origine dans le zadjal moçarabe et hébraïque[77].

 Elle est donnée comme typiquement galégo-portugaise ; on peut cependant en retrouver les motifs chez quelques troubadours occitans, notamment Marcabrun ou Raimbaut de Vaqueiras[78]. ou dans les « chansons de toile » françaises, la plupart du temps anonymes et dans lesquelles la « belle », tout en filant ou tissant, chante les délices et les cruautés de l’amour. La « donzelle » portugaise attend le retour de son ami, parti  pour le combat, ou déplore son absence, le plus souvent près d’une rivière, d’une source ou d’une fontaine. Souvent aussi la jeune fille se réjouit d’aller en pèlerinage avec sa mère, parce qu’elle aura ainsi l’occasion de  voir son ami[79]. Dans la barcarolle, ou marine, « les vagues, les flots, la plage, le sable, deviennent l’arène où se joue le destin d’amour[80]. »

 Or, nous retrouvons ces thèmes, quatre siècles plus tard, chez Bernardim Ribeiro. La déploration de l’ami lointain, entre mer et montagne, au bord de la rivière, ouvre le texte du roman ; plus tard Aonia,  jeune demoiselle enfermée et sous haute surveillance, profite d’un pèlerinage pour échapper à la Nourrice et aller visiter clandestinement son ami. Dans la dernière partie, le héros, parti en barque à la recherche de sa bien-aimée, se trouve aux prises avec les « hautes vagues ». Les textes donnés en annexe permettront de se faire une idée plus précise de la manière dont l’auteur semble avoir développé ces motifs[81].

On retrouve aussi dans le texte une caractéristique formelle de la chanson d’ami : il s’agit du parallélisme, fait de « réitérations successives de vocables et de constructions syntaxiques, en tout ou en partie, avec déplacement et jeux de sens », qui est « incontestablement lié à des origines qu’il est convenu d’appeler populaires », et qui « permet de développer le module initial du poème, en lui donnant la physionomie formelle d’une suite à reprise avec glissement dans la répétition[82]. » Ce parallélisme se rencontre  ici sous diverses formes : tout au long du roman, par la reprise des motifs, « avec glissement » : la mort du rossignol, renvoyant aux disparitions des deux héros principaux, Binmarder et Avalor, tous deux partagés entre l’obligation qu’ils ont envers une dame qu’ils n’aiment pas et leur amour pour la Beauté, tous deux disparaissant  mystérieusement ; ou entre la Jeune Fille, Aonia et la Nourrice, toutes trois emmenées très jeunes de la maison de leur mère (ou de leur père). Parallélisme syntaxique, par exemple dans la phrase qui marque la fin du récit de la visite d’Aonia à Binmarder lors du pèlerinage : 

« Ainsi Aonia fut obligée de se lever et de partir, et Binmarder fut obligé de voir cela et de rester. » (p. 113, 114). 

 Parallélisme, aussi, des images, comme celle du rocher empêchant l’eau de la rivière de courir librement, qui renvoie la Jeune Fille à la façon dont ses malheurs ont empêché le cours heureux de sa vie, reprise à la fin par l’image de la « haute roche » qui gêne le mouvement naturel de la mer.

 

Ainsi, si ce qui  caractérise le roman, c’est qu’il est construit sur le modèle d’une « chanson de femme » traditionnelle depuis le  Moyen Age, il n’y a plus lieu de tellement s’étonner qu’un homme ait exprimé des sentiments féminins délicats. M. E. Tarracha Ferreira écrit, au sujet de la cantiga d’amigo :

 

« Toutes ces compositions […] se distinguent par le réalisme psychologique, car elles nous transmettent, avec vraisemblance, les états d’âme des jeunes filles amoureuses[83]. »

 

Mais il est un autre motif classique de cette forme qui n’est pas évoqué par les commentateurs au sujet de Menina e Moça. Si la donzelle est souvent triste, ou joyeusement impatiente, elle peut être aussi très en colère, quelquefois contre sa mère qui ne la laisse pas sortir, mais la plupart du temps contre l’ami qui n’est pas venu au rendez-vous, la délaissant pour une autre. C’est alors la sanhuda, celle qui veut se venger, comme, par exemple, à  la fin d’une cantiga de Nuno Treez :

 

« Si je ne suis pas vengée/ de mon ami trompeur et traître/ je ne dormirai plus [84]. » 

 

 S’il est clairement question dans Menina e Moça de la vengeance d’Aquelísia contre Binmarder, on peut penser que la Jeune Fille elle-même, que souvent le grondement de la rivière (ribeiro) empêche de dormir[85], n’est pas sans ressentiment, même si elle en éprouve du remord et ne songe pas à se venger :

 « …jusqu’ici je m’étonnai en moi-même qu’une douleur pût durer si longtemps après que sa cause eut disparu, […]. Et parce que je ne comprenais pas cela, dans ma souffrance, j’en attribuai la faute à l’autre… » (pp. 94, 95).

C’est donc, implicitement, que son « loyal ami » l’a, d’une façon ou d’une autre, abandonnée, ou tout au moins qu’elle a ressenti sa disparition comme un abandon, dont elle lui a fait grief. C’est vraisemblablement la rencontre avec la Dame qui la fait réfléchir sur ce sentiment qu’elle avoue peut-être pour la première fois ; ceux qui rendent l’autre responsable de leurs peines, dit la Dame du Temps Jadis,  « tirent vengeance de la violence qu’ils se font ainsi à eux-mêmes. » (p. 95).

Analysant un ensemble de vingt deux cantigas de Johan Garcia de Guilhade, dont le motif est justement la vengeance contre l’ami, Rip Cohen écrit :

 

« Les vitupérations de la Sanhuda, dirigées contre Guilhade, sont contrebalancées par un discours d’auto-éloge, tissé dans une série d’autonominations […] Le bilinguisme de « en  (lat. in) Guilhade » et En (provençal, « Don ») apparaît précisément dans deux cantigas où le poète inscrit les deux dernières voyelles, a an, de son prénom hébraïque [Jan] dans le dernier phonème [86]. »

 

Or, comme Guilhade, ou comme Servando, dont les pèlerinages ont toujours lieu « à San Servando [87] », Bernardim Ribeiro a inscrit maintes fois ses nom et prénom dans son texte. Il est vrai qu’en ce qui concernait son nom, cela lui était facile, puisqu’il signifie « rivière » ou « berge, rive », termes aux nombreuses occurrences dans le roman. Mais pour son prénom, il a du déployer une certaine ingéniosité : pour arriver à l’anagramme Binmarder, il lui a fallu faire intervenir un forestier malchanceux victime d’un incendie et, de plus, à l’accent galicien, pour pouvoir transformer le « v » en « b » et le premier « m » «en « n » ; il obtient ainsi l’équivalent de la phrase : «Je suis venu me brûler » (vim m’arder), réponse à un autre forestier (qui passait par là…) lui demandant ce qu’il était venu faire dans la forêt, puisqu’il ne ramenait pas de bois. C’est alors que le chevalier sans nom trouve l’idée bonne - lui qui voulait justement inverser les lettres de son nom pour tromper le destin, quel heureux hasard ! - et encore meilleure « parce que lui aussi s’était brûlé ».

Le regard de l’aimée brûle en effet, par tradition, depuis longtemps, même si ne nous est pas précisée la couleur des yeux d’Aonia. Il se trouve que Garcia de Guilhade a le premier introduit le motif lyrique des « yeux verts » [qui tuent par amour[88]]. Arima, la jeune fille qui d’un regard trop intense fera tomber Avalor « du haut de son pauvre amour », a bien les yeux verts, comme nous l’apprend  la chanson de la Nourrice : « Je vous vois, petite, si belle,/ avec vos yeux verts grandir. » (p. 104)

 Guilhade a aussi participé au « scandale des nourrices », polémique déclenchée par João Soares Coelho[89], accusé d’avoir dérogé à la règle de l’amour courtois en se disant amoureux d’une nourrice (ama) et non  d’une dame de haut lignage. Curieusement, la Nourrice de Menina e Moça a une histoire qui n’est pas sans rappeler cette joute poétique entre troubadours : elle a été autrefois amoureuse et aimée d’un marchand qui l’a emmenée avec lui dans son pays, c’est une « dame de bonne famille », qui est instruite et qui a appris à « lire des livres d’histoires » (p. 94). Elle n’est devenue nourrice que par accident, parce que la mère de l’enfant est morte en lui donnant naissance. Presque comme si l’auteur, quatre bons siècles plus tard, craignait, ou feignait de craindre, qu’on lui reproche d’avoir fait d’une nourrice un personnage qui joue un rôle important dans son roman.

Eugenio Asensio se demandait si Bernardim avait pu connaître la cantiga d’amigo autrement que par les troubadours tardifs[90]. Bien que la similitude des procédés n’implique pas une connaissance directe, tout ceci laisserait à penser que l’auteur était loin de méconnaître les troubadours de son pays, tant on a l’impression qu’il fait de la broderie avec leurs techniques, et avec certains thèmes, dont on peut de plus penser qu’il n’ignore pas les implications ; car voici ce que l’on trouve dans la dernière strophe d’une des chansons d’ami de Guilhade, citée par Rip Cohen :

 

« Dans le cantar [fait «de bonne foi »(per boa fe) par son ami] j’ai très bien entendu/ comment il fut fait et bien aussi pour qui/ et le chant est très bien caché/ et une dame crut qu’il était pour elle/ mais je sais bien pour qui le chant fut fait [91] »

 

Il est évident que ceci n’est pas sans analogie avec le commentaire de la Dame concernant les chansons du berger (« celui qui y regarderait bien / (y chercherait le bien ?) comprendrait aisément comment elles étaient faites » ).

Et R. Cohen se demande :

 

« Alors qui est l’autre jeune fille ? Sainte Marie, qui croit que le chant est pour elle ? Et quel est ce chant ? Et qui est la jeune fille qui parle ? La Shekhina ? Sion [92] ? »

 

Il est curieux que R. Cohen fasse justement cette référence, comme Helder Macedo pour Menina e Moça, à une doctrine secrète dont nous allons reparler. Car si l’amour brûle, peut-être les bûchers de l’Inquisition brûlent-ils d’une façon plus irrémédiable… que ce soit au Moyen Age, en « Provence », ou à la Renaissance au Portugal. Voici ce qu’écrit  Natália Correia :

 

«Nous manquons d’éléments pour attribuer aux poètes galégo-portugais une initiation doctrinaire aux principes révolutionnaires qui, au travers des hérésies, de la conspiration anti-ecclésiastique et des attaques philosophiques contre l’immobilisme dogmatique, ont élaboré l’éthique de l’amour provençal. » « On peut toutefois observer […] quelques indices qui nous permettent de conclure à une antipathie pour le principe d’autorité, contre lequel est manifestement dirigé le lyrisme occitan[93]. »

 

Dès lors qu’on s’en prend au « principe d’autorité », il peut être vital d’écrire à mots couverts. Si Bernardim connaissait  les thèmes de Guilhade ou d’autres troubadours, il pouvait aussi être conscient de ce qu’il peut y avoir à dire de façon cachée dans une chanson, ou dans un roman. Suivons R. Cohen dans son raisonnement, qui se fonde sur la signification de l’autonomination dans les chansons d’ami  ayant pour motif la vengeance :

 

« La vengeance de la Sanhuda de Guilhade se constitue simultanément comme une vengeance du poète, sur le terrain social, politique et religieux[94]. »

 

En serait-il de même pour Bernardim Ribeiro ?

 « Les prières que fit Aquelísia, les mais levées vers le ciel, clamant vengeance, ne furent pas

vaines. », nous annonce la narratrice. (p. 87). Il semble bien que, dans un texte où les rites décrits n’ont guère de ressemblance avec les rites chrétiens, cette dame ait quelque rapport avec l’Église.

 

 

La forme, support d’une doctrine  ?

                                                         

 

« …le saura qui sait comme il est douloureux

de garder la vérité cachée[1]. »

 

 

Les rapprochements que nous venons de faire avec la cantiga d’amigo nous  permettraient-il d’envisager une interprétation « hérétique » de l’œuvre ?

On s’accorde généralement pour reconnaître l’origine « provençale » de la lyrique galégo-portugaise :

 

« …la cantiga d’amigo n’est pas insensible aux imprégnations de la poétique étrangère, elle adopte les concepts de l’amour courtois, comme la coita [plainte amoureuse], le cuidar, [amour malheureux] et le comportement féodal de l’amie[2]. »

 

« Les chants d’amour sont marqués par l’influence du canso provençal et proche de lui. Dans les thèmes, dans la prosodie, dans l’idéologie, […]. Les traces d’une connaissance et d’une culture, quelquefois d’un culte, de la poésie occitane sont répétées et insistantes. Mises en avant. Affirmées[3]. »

 

Et Teresa Amado écrit à propos de Menina e Moça :

 

« Le choix du discours féminin est lié, […], inévitablement, à une autre forme poétique, la cantiga d’amigo. » […] On sait peu de choses sur ce qu’a représenté exactement ce genre de poème dans la société qui l’a produite. […]. De telle sorte que ceci conduit à une autre interrogation […] : Dans quelle mesure l’amour chevaleresque (sa doctrine et sa pratique)  a-t-il été « féminin » ? Comment interpréter la fascination exercée par les vertus « féminines »  [4] ? »  

 

Voici ce qu’a supposé pour sa part Helder Macedo, qui a suivi un temps la piste de la doctrine cathare, à travers celle des troubadours : 

 

« Dans Menina e Moça, les relations d’intime distance entre Binmarder et Aonia ou entre Avalor et Arima pouvaient être celles d’un troubadour avec sa dame, autant par la transmutation spirituelle que la qualité supérieure des demoiselles déclenche chez les chevaliers et le correspondant caractère secret de leurs relations, que par le genre mystérieux, mais puissamment suggéré, du symbolisme poétique sous-jacent à sa formulation littéraire. Les coïncidences formelles peuvent, cependant, être expliquées en partie par la survivance ou la reconstruction mondaine des  « cours d ‘amour » des troubadours dans la société portugaise du temps. Bernardim pourrait avoir utilisé les formes littéraires plus ou moins vides utilisées par ses contemporains en tant qu’exercice de style, pour les emplir de nouveau d’une signification spirituelle à laquelle elles se prêtaient parfaitement, puisqu’elles avaient été créées à l’origine pour exprimer des idées similaires. Ou peut-être que, vu l’existence probable d’une école de « dévotion intérieure » à la cour de la «Reine Vieille »,  Dona Leonor, les formes littéraires adoptées par les poètes du Cancioneiro Geral  étaient moins vidées de leur signification qu’on ne le considère généralement[5]. »

 

 Interrogation commune aux deux commentateurs, sur le sens à donner à l’exaltation des valeurs féminines, à laquelle seul Helder Macedo tente d’apporter une réponse précise : Bernardim Ribeiro peut avoir sciemment utilisé les formes anciennes et la rhétorique courtoise en vue d’exprimer une doctrine connue de lui, se rapprochant de celle qu’on a supposée aux troubadours « provençaux », celle des cathares, dont on ne pouvait parler « en clair » sans danger depuis l’instauration du tribunal de l’Inquisitio heretice pravitatis en Languedoc, au milieu du XIIéme siècle.

Ce rapprochement nous a paru fort possible. Dans un article intitulé « L’Amour Provençal », René Nelli écrit que « l’hérésie consiste à adorer Dieu à travers la femme [6]. »

Voici comment Raimon de Miraval, réputé pour ses prises de position pour Pierre d’Aragon et le Comte de Toulouse lors de la Croisade des Albigeois, et pour ses étroites relations avec les  hérétiques  de Cabaret, décrivait sa « dame », Brunessen, la protectrice des croyants cathares :

 

« fine et vraie, franche et de gente nature », « jamais femme née de mère n’a eu jusqu’ici assez de mérite pour égaler le sien ». «sa bouche et ses yeux illuminent le monde/jamais beauté ne sut faire plus/ elle y a mis toute sa vertu/ il n’est rien resté pour les autres [7]. » 

 

Arima a une « honnêteté naturelle » qui surpasse celle de toutes les autres, une douceur dans les gestes et dans les paroles qui n’est « pas celle d’une mortelle », il semble que se sont « réunies en elle toutes les perfections, comme elles ne se réunir[ont] plus jamais. » (p. 119).

 

    Helder Macedo poursuit :

 

« Il est certain que la distance de quatre siècles entre l’époque à laquelle a fleuri en Provence l’hérésie cathare et celle à laquelle a vécu Bernardim Ribeiro exclut la possibilité d’une quelconque influence directe. Bien que de nombreux cathares persécutés aient cherché refuge dans la Péninsule Ibérique, et malgré le « féminisme » marial du christianisme hispanique, il n’existe pas de traces connues de la survivance active du catharisme proprement dit dans la Péninsule au XVIèmesiècle. Mais il est également certain que les idées survivent souvent sous des noms différents ou qu’elles peuvent être absorbées par d’autres courants de pensée dans lesquels elles trouvent des formes d’expressions nouvelles, mais équivalentes[8]. »

 

 C’est à cause de cette « grande distance » qu’il abandonne cette piste pour développer la thèse de la doctrine kabbaliste, à travers une similitude entre la première phrase de Menina e Moça et l’ouverture de L’hymne de la perle, dont on trouve aussi des versions chez les  gnostiques et chez les  soufis.

 Bien que l’idée de la doctrine cathare m’ait effleurée aussi, il est facile de voir quelques obstacles à cette interprétation.

On trouve bien dans le texte un discours explicitement dualiste :

«La terre est bien fournie en pâturages, et elle engendre également le bien et le mal. J’ai déjà entendu dire à un grand homme, qui se dédiait aux choses de l’autre monde, parlant du peuplement de cette terre, (qui, bien que vous la voyiez ainsi couverte en partie de broussailles, est en beaucoup d’endroits peuplée de bergers), que c’était l’une des merveilles de la nature : que d’une même terre en soient nées deux, si opposées l’une à l’autre. » (p. 91).

Mais on sait que les cathares croyaient en la réincarnation. Or, le berger Binmarder dit dans sa chanson  : « C’est mal  de m’oublier  ainsi, / car après moi, plus d’autre moi. » (p. 98).

D’autre part, si l’on peut supposer que certains troubadours faisaient partie, ou avaient assimilé les valeurs, de l’ « Église de Dieu », ce n’était pas le cas pour tous, et il est difficile d’interpréter le thème de l’amour lointain seulement comme une référence à la religion cathare. La « fin’ amors », l’amour qui élève l’âme, mais qui fait mourir, paraît être bien plus ancien et l’œuvre d’un syncrétisme – le mot est utilisé par Teresa Amado à propos de Menina e Moça – de plusieurs doctrines mystiques :

 

« […] mourir d’amour, mourir au service de la Dame et, par ce service à l’extrême, tendre au salut, aller à Dieu, n’est-ce pas un thème commun aux troubadours, aux mystiques arabes, et sans nul doute à plus d’une hérésie dualiste ou manichéisante du Moyen Age » ? écrit Denis de Rougemont[9].

Ceci nous est confirmé et précisé par Jean-Claude Marol :                       

 

 [Dans les premiers siècles du second millénaire]  « … dévalent comme par surprise, dans le flot des traductions, l’esprit scientifique grec, les mystères de l’hermétisme égyptien, les édifices conceptuels de la gnose hellénistique. Un autre surgeon inattendu va fleurir en Occitanie dans ce  XIIeme siècle turbulent, où cathares, troubadours, humanistes, alchimistes se frôlent et se rencontrent : la Kabbale  hébraïque, mouvement mystique juif né dans le Midi de la France et qui essaime ensuite en pays catalan. […] Alors se propose un renouveau doctrinal inspiré de sources et d’époques variées. Les sédiments les plus anciens semblent provenir d’un Orient lointain ; d’autres propositions s’inventent. Tel est le creuset du Sefer ha Bahir, ouvrage dont une des propositions révolutionnaires est de faire sa place à l’élément féminin du Divin, la Présence (Shekhina). »

« Par quoi l’âme fleurit-elle ?/ Par la Shekhina qui habite le juste et le rend fécond. » lit-on dans le Bahir [10]

                         

Autrement dit, Helder Macedo verrait ici sa thèse corroborée, non pas parce que la doctrine transmise par les troubadours était trop ancienne pour être connue de Bernardim, mais parce que la poésie des troubadours trouverait précisément son origine dans la doctrine kabbaliste exprimée dans le Bahir (ce qu’il constate d’ailleurs lui-même plus loin). Les doctrines possibles,  cathare ou kabbaliste, semblent alors très difficiles à démêler.

On peut lire dans le Zohar, oeuvre du kabbaliste castillan Moïse de Léon, mort en 1305 :

 

« Il incombe à l’homme [ en voyage] d’être « mâle et femelle », toujours, afin que sa foi puisse rester inébranlable et que la Présence Divine ne l’abandonne jamais. De plus, rentré à la maison, il a le devoir de procurer du plaisir à sa femme, attendu que c’est elle qui a obtenu pour lui l’union céleste. […]. Il y a une double raison à ce devoir de cohabitation. Premièrement, ce plaisir est un devoir religieux qui apporte également la joie à la Présence Divine, et par là il répand la paix dans le monde[11]. »

 

L’idée de « l’androgyne primordial » de Platon, qui inspira les poètes, peut se retrouver dans la première phrase ; pourtant, nous  voyons des divergences entre ce qui est dit ici et l’amour des troubadours : tout d’abord, cet amour, pour eux comme pour les cathares, n’est pas compatible avec le mariage, et la femme est d’autant plus aimée qu’elle est lointaine et inaccessible, ou mariée à un autre. Dans le texte de Bernardim, seule la relation du premier couple est harmonieuse, et elle sera vite détruite par la mort ; dans la suite du texte, la passion contrariée serait plutôt fatale, vouée à l’échec :

« Les obstacles qui séparent de la personne aimée, dit la Dame, rendent l’amour bien plus grand que ces espérances, d’où vient que plus tard naissent les peines que l’on souffre avec la mort ou la tristesse infinie… » (p. 87).

On ne retrouve pas non plus dans cet extrait du Zohar la fameuse chasteté prônée par les troubadours ; il est vrai qu’elle peut être sujette à caution. Dans l’oeuvre de Bernardim, où la plupart du temps l’amour charnel entre les amants n’est évoqué qu’implicitement, on appelle parfois un chat un chat ; ceci, il est vrai, plutôt lorsqu’il est question de l’ « obligation » envers les « mauvaises dames. » Cependant, si Arima, qui est « tellement de l’autre monde » ne se laisse pas séduire, on a bien l’impression que des choses définitives se sont accomplies entre Binmarder et Aonia[12]. Pour Helder Macedo, c’est d’ailleurs là l’origine de la faillite de leur amour, et peut-être n’a-t-il pas tout à fait  tort ; Denis de Rougemont écrit :

 

 « Faire l’amour sans aimer selon la courtoisie, […] céder à la sensualité purement physique, voilà le péché suprême, originel, dans une vision cathare [entendons : courtoise] du monde. Aimer de passion pure, même sans contact physique […], voilà la suprême vertu, et la vraie voie divinisante. Entre ces deux extrêmes […], toutes les confusions de l’amour deviennent mieux que possibles : inévitables[13]. »

 

Il semblerait que les relations entre Binmarder et Aquelísia,  et Avalor et la Dame Deshéritée, relèvent du « péché suprême » ; les chevaliers ne les aiment pas : Aquelísia « ne pouvait manquer d’entendre à un moment des choses qui la fissent souffrir, ni lui [Binmarder] non plus ne pouvait s’empêcher de les faire, car il l’aimait peu… » (p. 86). Avalor ne «se souvenait jamais » de la Dame Déshéritée, « sauf lorsqu’il désirait la voir, et jamais il ne pensait à elle, sinon pour se demander où il irait la retrouver. » (p. 125). La relation entre Avalor et Arima paraît illustrer « la suprême vertu » (du moins en ce qui concerne Arima). Quant à la deuxième histoire, la plus longue, on dirait bien que c’est celle de la « confusion » ; la narratrice, de plus, insiste sur une commune illusion : les deux amants, chacun à leur tour,  ont pris pour de l’amour ce qui n’était que de la compassion[14]. C’est aussi, finalement, la plus banalement humaine.

 

 Mais suivons ce que l’auteur du Zohar, dont nous en étions restés au « premièrement », donne comme second argument à ses dires

 

« Deuxièmement, si sa femme vient à concevoir, la compagne céleste accordera à l’enfant une âme sainte[15]. »

 

Or, parmi toutes ces passions malheureuses, il nous reste la parfaite harmonie du couple de la « première histoire », Lamentor et Bélisa, dont le but ultime semble avoir été de donner naissance à Arima ; l’accouchement de Bélisa nous est d’ailleurs longuement décrit, peut-être pour rendre sa mort plus pathétique encore ; l’enfant qui naît pourrait bien représenter « l’âme sainte » issue de l’union à laquelle est associée la Shekhina : «…la demoiselle Arima était la seule sur laquelle les fées se fussent penchées les yeux grands ouverts, car non seulement elle était parfaite en elle-même, mais aussi en qui la désirait. » (p. 136).

 

 

Les « modèles narratifs » de la kabbale

 

                                             

« - Je me disais bien aussi que cette fenêtre… »

                                                                                  Almeida Garrett[16]

 

 

Admettons que l’amour du troubadour pour sa dame peut être un amour divin au sens où il est entendu dans les ouvrages kabbalistes médiévaux, la « femme terrestre » étant un moyen de médiation avec la « femme du ciel » - notion évidemment assez proche de celle du néoplatonisme. Admettons aussi que les ouvrages kabbalistes du Moyen Age étaient connus de l’auteur ; nous pouvons consulter le Bahir, où nous trouvons une curieuse image qui illustre « le principe de l’âme » : 

 

« Ceci se compare à un roi qui avait une fille, bonne, agréable, belle et parfaite. Il la maria à un prince, la vêtit richement avec couronne et parures. Il lui donna une grande dot. Le roi peut-il désormais vivre en dehors de sa maison ? Tu as dit : non. Lui est-il possible de rester toute la journée avec elle ?Tu as dit : non. Que fit-il ? Il aménagea une fenêtre entre elle et lui, et chaque fois que la fille a besoin de son père  ou le père de sa fille, ils communiquent à travers cette fenêtre[17]. »

 

 Ceci est bien proche de ce qui nous est dit des relations entre Arima, la fille « bonne , agréable et parfaite » et son père Lamentor, qui se font de si poignants adieux lors du départ forcé d’Arima pour la cour, où on doit la marier ; (son père « lui aurait réservé de grands biens, si le sort ne l’avait pas réservée, elle, pour d’autres », p. 119). Mais la « fenêtre » fait aussi fortement penser à la lucarne par laquelle ont lieu maints échanges entre Aonia et Binmarder…

Dans le Zohar, une image similaire est reprise, pour expliquer cette fois ce qu’est la Torah :

 

 « Elle peut se comparer à une jeune fille belle et de haute naissance, enfermée dans une chambre isolée du palais. Elle a un amant dont elle seule connaît l’existence. Par amour pour elle, il passe et repasse sans cesse devant le palais, et regarde de tous côtés, espérant l’apercevoir. Elle sait qu’il ne s’éloigne jamais du palais ; alors, que fait-elle ? Elle perce une petite ouverture dans sa chambre secrète, révèle un instant son visage à l’amant, puis, aussitôt, derechef, le cache. Lui seul, et nul autre, a aperçu son visage, et il sait que c’est par amour de lui qu’elle s’est, à lui seul, révélée l’espace d’un instant ; et son cœur et son âme, tout en lui est attiré vers elle [18]. »

 

 Le motif de la  belle jeune fille  enfermée est, certes, un classique du conte, et correspondait peut-être à une réalité de l’époque ; mais on peut trouver ici un rapprochement assez troublant avec le passage de l’apparition d’Aonia à la lucarne de la maison devant laquelle elle sait effectivement, sans l’avoir jamais vu, que Binmarder « passe et repasse », et « ne s’éloigne jamais ». Elle sait même, grâce à la Nourrice, qu’il « arriv[e] toujours  par l’arrière de ces bâtiments » (p. 99). Et nous savons que nul autre homme, excepté Lamentor, n’a aperçu le visage d’Aonia, car elle est enfermée : « Aonia ne le connaissait pas, car elle n’était jamais sortie… » (Id.)

 Faut-il voir sous certains personnages féminins de Menina e Moça l’image de la  Shekhina ? Aonia est « la beauté », Arima a une « honnêteté naturelle » qui la rend plus belle encore. Les chevaliers risquent la mort pour elles, et un regard d’elles un peu appuyé les fait « tomber » (littéralement) en extase. Si Bernardim Ribeiro connaissait le Bahir et le Zohar, on peut penser qu’il en a utilisé les paraboles dans son roman, où la « fenêtre » joue un rôle important, comme l’avait remarqué en son temps un des plus grands romantiques portugais.

 

 

La « fenêtre des rossignols »

 

 

« - La jeune fille des rossignols !

 Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? »

                                                                                  Almeida  Garrett[19]

                                                                            

 

Une « fenêtre », donc, par laquelle s’entretient en secret l’amour, du père pour sa fille, ou du chevalier pour sa dame. Elle nous fait souvenir de celle qui « intéressa » Garrett. Près d’elle, justement, chantait un rossignol, qui lui « rappela le rossignol de Bernardim Ribeiro, celui qui se laissa tomber dans l’eau, de fatigue. »

 Elle peut aussi faire souvenir d’une autre allusion à une « fenêtre », celle d’une chanson occitane dont la tradition fait l’hymne des Comtes de Toulouse, le « Se canta ». Dans la première strophe, il est question d’un « petit oiseau » qui chante sur la fenêtre pour l’amie lointaine, et dans la seconde, d’un amandier qui fait des fleurs blanches « comme du papier », toujours devant la même fenêtre. Référence, selon les milieux qui s’intéressent à  « l’hérésie cathare », à la transmission secrète, orale (le chant de l’oiseau), et écrite (les fleurs « blanches comme du papier »), de la doctrine ; étant bien entendu que cette image peut s‘appliquer à la transmission de n’importe quelle autre doctrine. Or, pour qui connaît cette référence, le passage de la mort du rossignol sur le frêne semble comporter cette double mention de l’oral et de l’écrit : le frêne, en effet, est, entre autres symboles, le bois des runes, sur lequel on écrit en langage secret, et il est remarquable que lorsque le rossignol, brutalement mort « dans son plus grand chant », tombe dans la rivière, « beaucoup de feuilles » de l’arbre tombent après lui.

 Toute interprétation mystique mise à part, on peut y voir un signe que le rossignol est le troubadour, qu’il symbolise souvent, et dont il est le messager d’amour. A ce moment-là, il nous faudrait considérer le rapport entre Binmarder, dont on ne peut nier que son nom est l’anagramme parfait de Bernardim, et l’auteur : car, curieusement, ce frêne est en quelque sorte le pivot de l’histoire : lieu de la rencontre entre la Jeune Fille et la Dame, qui est assise dessous pour la raconter, lieu de la mort du rossignol, c’est aussi celui où la Nourrice entendra Binmarder chanter sa chanson, et où, dit la Dame, elle le reverra le lendemain, « car là poussait le frêne sous lequel il s’était arrêté la première fois en sortant de la tente, et aussi sous lequel il avait ensuite vu l’ombre, comme je vous l’ai dit, et ce fut aussi là que par la suite il vint mourir ; » (p. 100).

Ce frêne est donc un lien, dans un récit où la chronologie est quelque peu malmenée, entre le rossignol et  Binmarder.

 

« Le feuillage est la chambre des chevaliers perchés. », écrit Jacques Roubaud[20].

 

Or Binmarder, bien que déguisé en berger, est chevalier. On peut alors se demander si l’auteur, à qui Sá de Miranda demandait : «qu’est-il advenu de ton chant ? », n’a pas mis en scène sa propre « mort », dans ce passage, si poétique, de la mort du rossignol. Jacques Roubaud écrit encore : 

 

« Le rôle de l’oiseau est de  servir d’incitation au commencement du chant. […] Les oiseaux les plus "courtois", ceux dont le chant est "grand chant", sont l’alouette et le rossignol[21]. »

 

 Le rossignol de Bernardim, justement, meurt « alors qu’il était dans son plus grand chant » (p. 65) (no maior canto) ; chant, musique, variation : la chute soudaine du rossignol deviendra la chute de Binmarder, extasié par son amour, du haut du mur où il était grimpé pour parler à Aonia à la lucarne, entraînant « son bâton après lui », comme le rossignol avait entraîné les feuilles du frêne ; plus tard Avalor tombera, ne pouvant soutenir le regard d’Arima aux yeux verts, « du haut de son pauvre amour », cette fois en pleine grande salle du palais. Ici, point de fenêtre. Mais les yeux ne sont-ils pas la « fenêtre de l’âme » ?

 

Il est possible d’envisager, pour en revenir à l’ésotérisme supposé des troubadours, et, simplement, à la littérature, que Bernardim déplore sous cette forme la fin d’une poésie qui était au service de la transmission d’une tradition (orale et écrite), au profit d’une poésie, celle de son époque, qui aurait conservé seulement une forme vidée d’un contenu que l’on pourrait appeler, faute de pouvoir le définir plus exactement, celui de l’amour courtois.

C’est peut-être en partie cela qui rend ce passage, image condensée du désespoir d’amour, si émouvant ; Denis de Rougemont écrit :

 

« L’histoire de la passion d’amour, dans toutes les grandes littératures, du XIIIème siècle jusqu’à nous, c’est l’histoire de la déchéance du mythe courtois dans la vie « profanée ». C’est le récit des tentatives de plus en plus désespérées que fait l’Éros pour remplacer la transcendance mystique par une intensité émue. Mais grandiloquentes ou plaintives, les figures du discours passionné, les « couleurs » de sa rhétorique ne seront jamais que les exaltations d’un crépuscule, promesses de gloire jamais tenues[22]… »

 

Mais on peut aussi penser que le troubadour a, avant tout, l’amour de sa poésie : 

 

« … car amors est aussi "amour de la langue" ; dont l’un des visages est la poésie. […] La canso devient pure par le trobar, comme la beauté de la dame si elle aime [23]. »

 

Voici ce qu’écrivait Bernart Marti le Pintor, l’un des premiers troubadours :

 

 « ainsi je vais enlaçant/ les mots et rendants purs les sons/ comme la langue s’enlace/à la langue dans le baiser [24] »

 

Cette représentation d’une mort symbolique a lieu au moment où le poète Ribeiro disparaît, et où apparaît le romancier, un romancier dont l’une des originalités a été justement de mêler l’écrit et l’oral, l’oiseau et la feuille : la Jeune Fille écrit un livre, elle nous l’annonce, et cependant elle sait  que « le vent emporte ses paroles » ; le récit de tradition orale prend rapidement le dessus, avec ses spécificités, et l’on perd de vue le « livre », qui ne sera plus mentionné qu’une fois au cours du roman ; nous suivrons la conteuse dans ses « histoires du Temps Jadis », proches, finalement, des schémas narratifs du Bahir et du Zohar, qui sont aussi ceux des contes de fées.

 

 

Le langage crypté et le métalangage

 

 

« c’est mon travail, avec quelques mots messagers,

de mettre l’auditeur en place de deviner. »

Peire d’Alvernha[25](1149-1170)

 

 

 

Si l’on peut penser que l’auteur a « déguisé en fables et en récits » des notions complexes qu’il était peut-être préférable de ne pas écrire « en clair », on peut aussi supposer qu’il était déjà, comme nous l’avons évoqué à propos de la sextine, attiré en tant que poète par les techniques du trobar clus.

 

« Mon vers (poème) paraîtra insensé au sot s’il n’a pas double entendement […] Si quelqu’un veut contredire ce vers, qu’il s’avance et je lui dirai comment il me fut possible d’y mettre deux mots de sens divers. », écrivait le troubadour Allegret[26].

 

Jacques Roubaud cite (et traduit du latin) Alain de Lille : 

 

« Sous l’écorce superficielle de la lettre, l’instrument poétique peut raisonner faussement, mais intérieurement pour ses auditeurs il  énonce la signification la plus élevée qu’il dissimule, de façon que le lecteur, ayant rejeté la coquille extérieure de fausseté, découvre le doux noyau de vérité dissimulé à l’intérieur. Ainsi souvent les poètes assemblent en une fabrication élégante des évènements de l’histoire mêlés à des inventions subtiles afin que de la "conjointure" harmonieuse des choses diverses une peinture plus belle émerge de la narration elle-même[27]. »

 

Certaines phrases du texte sont, en effet, sibyllines, et semblent signaler un sens à chercher entre les lignes : celle, par exemple (beaucoup utilisée, mais parce que  significative à plusieurs niveaux), qui concerne la fabrication de la chanson du berger, et n’est pas sans rappeler la cantiga de Garcia de Guilhade citée plus haut[28] :

 « ses chansons,[…] imitaient le langage des bergers et étaient emplies de paroles d’un grand talent, mises et éparpillées si doucement parmi d’autres paroles rustiques, que celui qui y regarderait bien  pourrait comprendre facilement comment elles étaient faites. » (p. 93)

Après le surprenant discours manichéen du maître berger, la narratrice dit : « …si le berger n’avait pas raconté des évènements de sa vie réelle, il [Binmarder] aurait pensé que ce n’étaient pas là des paroles de berger. » (pp. 91, 92). Et plus loin, lorsque la Nourrice écoute la « chanson du berger » : « … et [elle] lui sembla une chanson triste, et plus qu’une musique de berger. » (p. 96). Ceci, bien sûr, peut vouloir dire simplement que Binmarder n’est pas berger ; mais rien dans la tradition n’indique que les chevaliers étaient plus poètes que les gardeurs de vaches. On dirait bien que l’auteur veut, de façon répétée, signaler au lecteur qu’il  lui faut « rejeter la coquille extérieure de fausseté. »

Mais peut-on être sûr qu’il ait voulu transmettre sous une forme cachée un enseignement ?

 Voici ce qu’écrit  Henri-Irénée Marrou : 

 

« Ce qui a surtout déconcerté est que toute une lignée de troubadours […] a délibérément choisi de s’exprimer sous une forme recherchée et difficile : au trobar plan, au style simple et clair, ils ont préféré le trobar clus, littéralement le style « clos », - obscur, abscons, abstrus, hermétique – en prenant le mot au sens commun qu’il a aujourd’hui. Il ne s’agit pas en effet d’hermétisme au sens propre, d’une poésie ésotérique qui, sous un sens premier obvie, dissimulerait une doctrine secrète : nous ne sommes en présence que d’une expression volontairement compliquée dont l’énigme s’éclaire pour peu qu’on fasse effort, et nous retombons alors dans le répertoire des idées ou des sentiments habituels de la chanson d’amour. […] l’obscurité y est volontairement, laborieusement, acquise, et sert à revêtir d’ornements splendides ou inattendus une proposition qu’on pourrait par ailleurs exprimer en toute clarté[29]. »

 

Les « mots messagers » seraient donc des indices donnés à ceux qui voudraient comprendre, aux « entendentz », la complication du texte étant un art en soi. On peut alors les considérer comme un commentaire sur l’écriture. Peut-être Bernardim, « le dernier des troubadours », a-t-il eu l’idée d’écrire un roman sous une forme qui était pour lui le comble de l’art [30] ?

 

Car ce qui est plus intéressant encore que les « indices » cités plus haut, somme toute assez communs à cette époque (rappelons qu’Amadis chante à Leonoreta une chanson secrètement destinée à Oriane), c’est que  d’autres indications sont données au lecteur, qui concernent plus particulièrement la forme du texte.

La Jeune Fille annonce dans son prologue : « Des chagrins on ne peut rien conter de façon ordonnée, puisqu’ils arrivent de façon désordonnée. » (p. 59). Elle ajoute : « Encore que qui me demande, à moi, de chercher des fautes et des excuses ? » (id.).. Le lecteur est donc prévenu que « le livre  sera ce qui y est écrit » (id.), c’est à dire que n’y seront pas respectées certaines règles de la chronologie, de la logique et de la raison, que tout y sera donné « en désordre », et que, si le texte est embrouillé, il devra s’en débrouiller.

D’autre part, il est aussi prévenu, puisque la Jeune Fille « attend son heure dernière » qui  ne  saurait tarder , que le livre ne sera peut-être pas achevé : « Ceci me fit douter de commencer à écrire ce que j’ai vu et entendu. Mais ensuite, en y pensant, je me dis que ma crainte de ne pouvoir achever d’écrire n’était pas une raison pour ne pas commencer… » (p. 58). Le lecteur peut donc craindre dès ce moment-là d’être privé du dénouement de l’histoire.

Mais ceci peut aussi le remettre sur la piste des troubadours et de certaines de leurs techniques « hermétiques », qu’elles aient été utilisées pour cacher un sens ésotérique, ou bien uniquement pour le plaisir de l’art, comme le suggère H. I. Marrou.

 

 

Le trobar clus : la « chanson pour ne rien dire »

 

 

« elle n’est pas de moi,
        ni de personne d’autre,

                                             elle ne parle pas d’amour, ni de jeunesse

                                             ni de rien d’autre

elle fut plutôt trouvée en dormant, à cheval. »      

Guillaume IX[31]                                                 

 

Comme cela a été ébauché pour le parallélisme, nous pouvons tenter de trouver les techniques du trobar clus  appliquées au roman par Bernardim. Les plus connues, outre la façon de signaler que le texte veut dire autre chose que ce qu’il dit et cette tendance au commentaire sans cesse mêlé à l’écriture, consiste, chez les « maîtres », Guillaume de Poitiers, Arnaut Daniel, Giraud de Bornelh ou Raimbaut d’Orange, à jouer sur le non-sens : le « je ne sais de qui » de Guillaume IX en est un exemple, qui se termine sur un appel à lui envoyer « la contre-clé », et qui sera repris par le « je ne sais quoi » de Raimbaut[32].

 Citons aussi la tornada (envoi) de la sextine d’Arnaut Daniel, au « parler étrange et beau » selon Pétrarque, et qui fit aussi les délices de Dante : « Je suis Arnaut qui amasse le vent, /chasse le lièvre avec le bœuf/ et nage contre la marée[33]. »

Gérard Zuchetto donne cette définition du devinhal, l’une des formes du trobar clus :

« Le devinhal est une sorte de double entrelacement formel et psychologique, une recherche, en langage codé, d’un art de l’équilibre entre raison et folie [34]. »

 

 Justement, la Dame dit que Binmarder, en inventant ses chansons, « mettait  en ordre, en marchant, des sentiments désordonnés qui follement le tourmentaient. » (p. 94).

 La valeur, le pretz d’un texte clus, nous l’avons vu, vient de ce qu’on ne peut pas le comprendre immédiatement :

 

«Car  sens recherché apporte prix et le donne à proportion qu’on lui reproche non-sens débridé ; mais je crois bien que nul chant, jamais, ne vaut au commencement autant qu’ensuite quand on l’entend. » écrivait Giraut de Bornelh ; éloge du trobar clus lui-même obscur, pour H. I. Marrou, qui tente une explication : «mon avis est que le meilleur chant est celui qu’on ne comprend pas du premier coup[35]. »

 

 Il semble que nous ne soyons pas en peine pour trouver du non-sens dans Menina e Moça. Bien que nous ayons conscience que les erreurs, lacunes ou remaniements du texte ne permettent pas une analyse rigoureuse, nous pouvons tenter de suivre  Roland Barthes, et admettre que « tout a un sens » dans le récit, que ce soit ou non voulu consciemment par l’auteur[36].

On peut de plus penser qu’ici, certaines « absurdités » sont volontaires. Si l’auteur signale quelquefois qu’il ne faut pas prendre son texte à la lettre, il réussit bien à provoquer en même temps chez le lecteur l’impression que le texte ne veut rien dire.

Une des particularités du texte est qu’au fil des longues  phrases, le sens amorcé au début semble « dévier » pour en arriver à une autre idée ; on sort évidemment perplexe de la première lecture. En outre, chaque proposition peut être comprise différemment lorsqu’on la sort de son contexte (comme si l’auteur attendait du lecteur un mode d’interprétation qui s’assimilerait à celui des kabbalistes).

 Mais surtout, la narration contient d’évidentes incohérences, même dans la première partie, et donne souvent le sentiment d’une divagation sans suite, surtout par les nombreuses « fausses prolepses » employées[37] :

 D’abord, la Jeune Fille nous annonce qu’elle va nous raconter ce qu’elle a « vu et entendu » ; ses malheurs, dont on attendait le récit, sont figurés allégoriquement par la mort du rossignol ; il est curieux que cet épisode ne comporte pas tous les éléments rapportés ensuite non plus au lecteur, mais à la Dame, puisqu’il est question seulement dans ce deuxième récit de la présence d’un second rossignol : « De temps en temps, on eût dit qu’un autre lui répondait, là-bas, au loin. » (p. 65)[38]. Le lecteur pense donc : tiens, elle ne me l’avait pas dit, à moi !

 La Dame du Temps Jadis prend le relais pour évoquer la mort mystérieuse de son fils. Oh, très rapidement, car la Jeune Fille, bien qu’elle soit extrêmement intéressée par cette disparition, accepte d’entendre d’abord l’« histoire des deux amis », « les deux amis dont je vous ai promis l’histoire auparavant » (p. 67), dit la Dame (or, on a beau étudier le texte à la loupe, elle n’a encore rien dit de tel).

 Qui sont ces « deux amis »?  Bien que la narratrice suggère qu’il s’agit des deux héros des histoires qui suivent, Binmarder et Avalor, on ne peut guère lui faire confiance : elle annonce que les deux amis ont été assassinés par de « faux chevaliers » : Binmarder comme Avalor se contentent de disparaître mystérieusement ; le premier abruptement et définitivement, après le mariage d’Aonia : « il se tourna de l’autre côté et s’en alla, et on ne le revit plus jamais. » (p. 116), le second très certainement parti de son « île généreuse » (l’île d’Avalor [39] ?) pour une incursion dans l’autre monde, dont on ne sait pas très bien s’il est revenu, puisque le texte s’arrête peu après : « On ne sait ce qu’il devint, /on ne peut avoir de nouvelles ; / On supposa qu’il était mort, / mais on ne peut l’affirmer. », est-il dit dans la romance d’Avalor. (p. 138).

En tout cas, il n’y a pas mort violente et atroce, comme le sous-entendrait ceci :

 « Quand mon père contait la vilenie par laquelle les faux chevaliers assassinèrent les deux amis, il disait qu’il serait bien aise de ne jamais l’avoir entendue pour ne pas la connaître. » (p. 68).

Il est question de deux demoiselles, mortes elles aussi pour l’amour des deux chevaliers : 

« Et elles aussi imaginèrent mal, lorsqu’en ce jour de grand malheur elles se vêtirent et s ‘apprêtèrent richement pour voir les deux chevaliers amis, que c’était pour ne plus les voir. » (pp. 68, 69).

 Or, à aucun moment il n’est question ni de chevaliers, ni de demoiselles morts le même jour. Les deux héros se succèdent dans deux histoires données chronologiquement comme éloignées : le premier est amoureux  d’Aonia,  le  second  de  sa  nièce  Arima, dont  on  sait  qu’elle n’était  qu’un nourrisson au berceau lorsque Aonia avait « treize ou quatorze ans ». Quant aux «deux demoiselles », il ne peut s’agir ni de l’une, qui s’adapte (provisoirement) à son état de femme mariée, ni de l’autre, qui a éprouvé le besoin de s’isoler pour mener « une vie très retirée. »

Outre ces « fausses pistes », on peut remarquer que l’auteur ne dit pas tout d’un coup : il énonce un fait, puis, plus tard, vient l’explication ; on peut y voir la marque du récit oral : le conteur, parce qu’il veut piquer la curiosité de l’auditoire, (ou parce qu’il n’y pense pas) ne donne pas les faits dans l’ordre chronologique :

« Lamentor, […] comme il arrivait de cette manière-là… », nous ne savons pas laquelle ; nous ne le saurons que plus loin, et de façon hachée : Bélisa est enceinte. Mais la Nourrice ne contera à Aonia que beaucoup plus tard (pour le lecteur) comment Lamentor s’est enfui parce que la grossesse de sa bien-aimée ne pouvait plus être cachée.

  Ceci se retrouvera dans la deuxième partie, où les détails sont rares, surtout vers la fin : nous savons qu’Aonia est un peu plus libre depuis que Lamentor s’est installé  dans son nouveau palais construit sur l’emplacement de la tombe de Bélisa ; elle passe tout son temps au bord de la rivière où se trouve le berger Binmarder. Mais la narratrice annonce :

« il n’existe rien au monde à quoi l’on pût se fier beaucoup : car cette grande sécurité dans laquelle se trouvait Binmarder dans ce lieu désert ne put pas durer longtemps, comme vous le verrez. » (p. 114).

Or, le lecteur ne verra rien du tout, car Binmarder ne donne pas l’impression d’avoir été retrouvé par Aquelísia, (dont nous savons pourtant depuis le début que « les prières [qu’elle] fit, les mains levées vers le ciel, clamant vengeance, ne furent pas vaines »(p. 87) : il disparaît, simplement, parce qu’Aonia a été mariée à un autre.

 On trouve par ailleurs dans le récit des amorces d’autres histoires, des récits virtuels, qui « seraient une longue histoire », ou qui « nous entraînerait trop loin. » : celle de la Nourrice, ou celle d’Aquelísia, ou celle de la « dame déshéritée », ou celle de la demoiselle aimée du chevalier du pont, dont la « sœur veuve » ne réapparaît que brièvement à la fin du second récit, alors que nous l’avions oubliée, pour que nous apprenions qu’elle a vengé la mort de son frère.

 Paulo Meneses, qui a étudié « les mécanismes cachés de la narration » dans Menina e Moça, parle d’une «espèce de sabotage de la chronologie des évènements narratifs[40]. » : retours en arrière, saut dans le passé lointain pour en rapporter un fait jusqu’alors inconnu, ellipses, il semble que tout soit fait pour que le lecteur ne s’y retrouve pas.

Enfin, dans la troisième partie, l’obscurité domine. Des évènements sont annoncés ou commentés de façon hermétique, par exemple dans une  phrase en forme de vers :

 « Le sut qui le vit, ou seul le perçut, et qui l’entendit, le crut. » (p. 122)

On peut tenter une explication : il est fait allusion à un fait à venir (Avalor va « tomber amoureux » au sens mystique du terme) en même temps qu’à un fait qui vient d’être évoqué (l’étrange et surnaturelle beauté d’Arima), ceci assorti d’un commentaire sur le récit « en troisième main. » En clair, cela pourrait donner : Le chevalier Avalor, dont je vais vous parler, fut le seul à voir et à sentir ce que je viens de vous dire, que la beauté d’Arima n’était pas « celle d’une mortelle », et mon père, à qui on raconta cela, le crut, comme il me le dit par la suite [41].

Il y a aussi, et cette fois sans explication possible, le secret d’Arima, celui que la dame amie murmure à l’oreille d’Avalor et que le lecteur ne connaîtra jamais, (comme le secret du Graal de Chrétien de Troyes), et « l’exploit » du chevalier, dont « tout le mérite revint à Arima » (p. 136) (mais on ne nous dit pas de quel exploit il est question).

A la fin de cette dernière partie, où l’inspiration de la Matière de Bretagne se fait plus particulièrement sentir, avec la notion d’au-delà auquel on peut accéder sans quitter ce monde, la cohérence est encore plus malmenée : nous voyons Avalor rejeté sur une plage après sa lutte avec la mer furieuse, passé dans « l’autre monde », comme Lancelot dans Le Chevalier à la Charrette ou Gauvain dans Le Conte du Graal. Il semble être mis en présence d’une Arima fantomatique, il entend des voix, il ne sait plus trop lui-même s’il est mort ou vivant ; le lecteur, alors, se demande bien comment la narratrice va s’en tirer pour que ces évènements transmis par son père, donc en principe dignes de foi sur le plan de la réalité, aient l’air d’avoir été rapportés par un être humain n’ayant pas eu de contact avec l’au-delà : c’est pourtant simple : au détour d’une phrase, un « contant cela par la suite à un de ses grands amis » nous fait retomber dans la « logique » du récit…

 

Milan Kundera, analysant Tristram Shandy de Sterne, composé aussi, comme il le dit, «de façon extravagante » écrit :

 

 « Chaque roman, bon gré mal gré, propose une réponse à la question : qu’est-ce que l’existence humaine et où réside sa poésie ? […] La poésie de l’existence […] est dans la digression. Elle est dans l’incalculable. Elle  est de  l’autre côté de la causalité . Elle est sine ratione, sans raison [42]. »

 

Ceci pourrait nous faire comprendre différemment une des « réflexions tristes » de la Dame du Temps Jadis :

 «… il y a longtemps que les choses se font sans raison et contre raison. » (p. 65).

Elle le déplore ; mais faut-il la croire ?

 

 

Le trobar clus : l ’entrelacement

                              

 

                                                  «Dans l’entrelacement, Sire Aimeric,    

                                                    vous le savez et on vous en fait louange, 

                                                    la plupart  ne vous comprennent pas

                                                    ni vous non plus, à ce qu’il semble »

                                                                                         

                                                                                               Alberet de Sisteron[43]

                                                                                                                                 

 

Menina e Moça est donc un récit en apparence incohérent, qui se présente, nous l’avons vu, en majeure partie comme un roman de chevalerie. Jacques Roubaud  écrit 

 

« Le roman est la définition ostensive du trobar. La canso chante l’amour, dit « amors », le roman le montre. Le roman montre ce qu’est l’amour : voyez un amoureux, Lancelot, Tristan ; voyez ce qui leur arrive par amour[44]. »  « Le concept clef de la manière clus est l’entrebescar [entrelacement] : […] La manifestation romanesque de l’entrebescar, qui est le moteur du Lancelot en prose[45], par exemple, éclaire la source de leur origine commune [poésie et roman] : une esthétique de la mémoire. […]. Les embranchements forestiers de la Matière de Bretagne supposent, pour être perçus, la capacité de suivre […] des fils narratifs nombreux, entrelacés, dont les couleurs sont celles des noms, ceux des chevaliers et des dames. […] La séquentialité brouillée qui en résulte, […] le désordre illusoire dont un ordre émerge enfin, comme une totalité, tel est le but de l’entrebescar,  et il  s’agit  enfin de  mémoire en  un sens plus  étendu, comme  méthode  formelle duale de celle de la disposition rythmique, et comme moteur de la mélancolie que tente de saisir  la méditation [46]. »

 

Rappelons que Bernardim Ribeiro était poète, qu’il a écrit une sextine, forme par excellence du trobar  clus , dont on ne possédait, avant que Pétrarque n’en écrive douze, que neuf exemplaires. Forme, donc, peu répandue, à cause de sa complexité.

 Jacques Roubaud, toujours à propos de l’entrelacement, ajoute un peu plus loin :

 

 « La sextine est essentielle à la compréhension de l’entrebescar. » 

 

Cette « méthode », d’après lui, a deux conséquences :

             

        «  - la première est l’inachèvement.

   - la seconde, qui en un sens est la même, est la non-répétition immédiate [47]. »

 

En ce qui concerne l’inachèvement tout au moins, il semblerait que l’on n’ait aucun mal  à faire le rapprochement avec le roman. Car non seulement le livre est inachevé, mais les différentes parties du récit ne trouvent pas de  conclusion :

 

 « Les histoires sont conçues en un sens circulaire, en cercles successifs qui sans parvenir à se fermer, s’enlacent les uns aux autres. », écrit Antonio Gallego Morell[48].

 

« Accidents, dialogues, présences muettes, temps et paysage, tout est sujet à une rotation sans dénouement qui est le discours de l’inachevé. », écrit Agostina Bessa Luís[49].

 

La « non-répétition immédiate », appliquée aux motifs, pourrait aussi s’y retrouver, par les rappels de faits ou de thèmes que le lecteur n’attendait plus, à ce stade de l’histoire,  dont les nombreuses digressions lui ont fait perdre le fil,  ou dont il a du mal à se souvenir. Ceci combiné  aux « glissements » du  parallélisme.

 

 

Le trobar clus : l’inversion

 

                                                        « Resplendira la fleur inverse,[…]

                                                                    quelle fleur, neige, gel et givre… »

                                                                              Raimbaut d’Orange[50]                   

 

 

Nous n’allons pas nous risquer ici à étudier la sextine de Bernardim - dont la traduction nous à parue à peu près impossible[51] - mais il est curieux que, dans l’analyse qu’en fait Helder Macedo, il montre qu’elle n’imite pas celle de Pétrarque, mais qu’elle l’inverse : ce qui est chez Pétrarque appel vers la joie devient pessimisme total chez Bernardim[52].

Les « adeptes » du  trobar clus pratiquaient à haute dose le paradoxe et  l’inversion.

 La Dame explique à la Jeune Fille :

« Nous, les affligées, nous appellerons vite ce désir dégoût, parce qu’on ne doit pas s’étonner de voir changer les  mots  ou  leur sens chez des personnes en qui sont également changées beaucoup d’autres choses… » (p. 94).

 Voici ce qu’écrivait Raimbaut de Vacqueiras, quatre siècles plus tôt :

 

«Mon succès me semble infortune /toutes mes joies se font douleurs / et sont tourments tous mes plaisirs /et désespérés mes espoirs ; / j’étais avec mon seul amour / plus heureux que poisson dans l’eau/ et puis d’amour m’en suis parti/comme un exilé, un proscrit,/toute autre vie m’est une mort/ et toute autre joie déconfort[53]. » 

 

Bernardim, semble-t-il, inverse à plaisir : Ovide, dans ses Remèdes à l’amour, conseillait fortement aux amants abandonnés, garçons ou filles, de ne pas rester dans la solitude, qui « renforce les obsessions [54] ». On peut voir que la Jeune Fille au prologue prend le contre-pied de cet avertissement, comme si elle avait précisément envie d’être « obsédée » par son chagrin… Et la Dame dira ensuite :

 «Il me plaît beaucoup de vous savoir également amie de la tristesse, car nous nous consolerons, nous deux inconsolées, comme ceux qu’un poison a rendus malade et qui se soignent par un autre. » (p. 66). Un « remède » homéopathique, en quelque sorte…

Le thème de « l’exil d’amour » s’inverse, ainsi que la traditionnelle amertume ressentie vis-à-vis des femmes :

 

« Les dames me mettent au désespoir, jamais je ne me fierai à elles, autant je les défendais, autant je les attaquerai puisque je vois qu’aucune ne me vient en aide auprès de celle qui me détruit et m’humilie, je les crains toutes et m’en méfie, car je sais qu’elles sont toutes  les mêmes. En ceci ma dame se montre bien femme : elle ne veut pas ce qu’on doit vouloir et elle fait ce qu’on lui défend  [55] »

 

Chez Bernardim, c’est des hommes qu’on se plaint :

 « Les affligés pourront le lire. Mais, hélas, il n’y en a plus, depuis que la pitié existe dans le cœur des femmes. Dans le cœur des femmes, oui. Parce qu’il y a toujours eu dans celui des hommes du désamour. » (p. 58).

écrit la Jeune Fille dans le prologue. Et la Dame fait écho :

« Le peu de temps que j‘ai vécu, j’ai appris qu’il n’y a pas de tristesse chez les hommes. Seules les femmes sont tristes. » (p. 66). 

« Les hommes tombent amoureux de nous pour nos dédains présomptueux : après une douceur dans les yeux, beaucoup de dureté dans les actes… cela doit venir de leur nature, d’être si durs qu’ils semblent n’apprécier que ce pour quoi ils ont beaucoup peiné.[…] [Pauvres demoiselles !] Le seul moyen qu’elles ont de les rendre amoureux, c’est de ne pas en être amoureuses. » (p. 87).

On a dit que les réflexions de la Dame (pp. 66, 67) avaient été inspirées en partie par le prologue du Décaméron[56]. Mais on ne trouve nulle trace d’amertume, ni d’ironie, chez Boccace ; une simple constatation (charitable) : Les femmes s’ennuient plus souvent que les hommes, parce qu’elles n’ont pas les mêmes moyens qu’eux de se distraire de leur mélancolie ou de leurs tourments. La Dame, elle, va plus loin :

« [ Quand j’étais jeune], je pensais qu’un chevalier fièrement armé sur son beau cheval, passant sur la berge d’une rivière dans cette campagne riante, pouvait être aussi triste qu’une délicate demoiselle enfermée, assise sur son estrade, entre quatre murs, seule, se voyant cernée de hauts murs, et de tant de force déployée pour garder une si faible chose. » (p. 67).

 « Les livres sont pleins d’histoires de demoiselles qui sont restées à pleurer pour des chevaliers qui s’en allaient, et, de plus, ne manquaient pas d’éperonner leurs chevaux, parce que ceux-ci étaient moins oublieux de l’amour qu’eux-mêmes. » (id.).

 

Teresa Amado, qui fut d’ailleurs la première à émettre l’idée que le discours de la dame n’était pas dénué d’ironie, fait une autre hypothèse intéressante :

 

« La Jeune fille et la Dame sont des créatures plus discursives que romanesques, qui n’accèdent pas à une caractérisation suffisante pour être différenciées physiquement et psychologiquement, et ne sont les protagonistes d’aucune action. […]. En ce sens, elles s’approchent du statut structurel des personnages bucoliques qui ne font rien d’autre que parler, parfois sans aboutir à raconter quoi que ce soit. Comme ce sont des personnages féminins, le début de Menina e Moça serait une sorte d’inversion de l’églogue, dans laquelle on ne trouve pas de discours sérieux prononcé par une femme[57]. »

 

« Non-sens débridé », entrelacement, inachèvement, inversion : les grands principes du trobar clus semblent ici respectés.

 

 

3) Du Moyen Age au Baroque

  

 

L’esthétique de la folie

 

 

Inversion et non-sens nous viennent des troubadours « hermétiques », mais ils seront aussi des caractéristiques d’un autre courant, issu entre autres de la tradition carnavalesque, de la « fête des fous », et dont le poète David Mourão-Ferreira, parlant de la poésie de l’Archipoète de Cologne (1130-1165 ?) donne cette définition :

 

«…ce n’est que cinq siècles plus tard que s’affirmera pleinement, avec le Baroque, la conception, ici si admirablement ébauchée par l’Archipoète, de l’homme comme quelque chose de mutable, de vague, de fluide – de comparable, en somme, à la feuille, à l’oiseau, à la barque sans timonier[58]… »

 

Images employées, justement, par Bernardim, du rossignol associé aux feuilles du frêne, et d’Avalor embarqué pour son mystérieux destin…

 

Le fait d’avoir «  brodé » des histoires autour du thème de la mort du rossignol s’assimile à la technique ancienne du parallélisme, mais aussi, nous l’avons évoqué, à la  variation musicale, nouveauté de la Renaissance. Or, voici ce qu’écrit Massin dans De la variation :

 

« La folia est une danse importée du Mexique par les Portugais, peu après la découverte du nouveau continent. […]. Cervantès parle de la folia dans ses écrits sur les danses et ballets pratiqués à son époque en Espagne, et l’on en trouve la mention dès 1505 dans une pièce, aujourd’hui perdue, du musicien [sic] Gil Vicente. […]. Des portefaix travestis portent sur leurs épaules des jeunes garçons revêtus de vêtements féminins et qui, les bras levés, font des tours, dansent et jouent du tambourin. Le bruit est si grand et le rythme si rapide que les uns et les autres semblent avoir perdu l’esprit. C’est pourquoi on donna à la danse le nom de « folia », d’après le terme toscan « folle », qui signifie « vain, fou, insensé, qui a perdu la tête ». D’ailleurs, Lope de Vega en introduit le thème dans l’une de ses pièces sous la dénomination de tono de la locura (ton de la folie)[59]. »

 

 On dirait bien que, dans l’esprit, les traditions du carnaval médiéval et celles importées du nouveau continent se rejoignent. Pas question, bien entendu, de rythme endiablé chez Bernardim, mais il a sans aucun doute utilisé d’autres procédés pour « faire perdre la tête » au lecteur.

 

   C’est aussi en 1509 qu’Érasme écrit son Eloge de la folie, cette folie qui a « vu le jour dans les Îles Fortunées, pays charmant où la terre, sans être cultivée, produit d ‘elle-même les plus riches présents » (que pourrait nous rappeler, entre autres, « l’île généreuse » du conte), cette folie qui dit  que « tout, dans le monde, est si obscur et si variable qu’il est impossible de rien savoir de certain », mais aussi, chose fort intéressante pour nous ici, et pour l’écrivain,  que « l’homme est bâti de telle manière que les fictions font beaucoup plus d’impression sur lui que la vérité[60]. »

 

Or, la folie amuse, parfois, mais elle dérange, et inquiète aussi. Rappelons que les lecteurs de Menina e Moça ont souvent trouvé ce livre « séduisant », mais aussi « dérangeant ».

 

 

L’étrangeté 

       

 

                                                              « Tout, dans ce livre, peut être faux »

                                                                           Richard Bach, Illusions

 

 

 Trouvera-t-on dans Menina e Moça, des procédés qui tendent à déformer la réalité ? L’« obscure clarté des étoiles », qui nous vient de Virgile, quoique « déconstruite », selon Eugenio Asensio[61], et qui n’a pas fini là sa carrière, nous permet-elle voir les choses comme elles sont ?

 Ce que l’on peut remarquer dès la première lecture, ce sont les nombreuses occurrences du verbe parecer (paraître, sembler ) utilisé de préférence au verbe être, ainsi que  l’importance donnée au sens de la vue. La Jeune Fille dit vouloir écrire ce qu’elle a « vu et entendu », car lui ont été « représentées devant les yeux» toutes ses  angoisses ; il s’agit pourtant d’un récit qu’on lui a fait. Un peu plus loin, la Dame dialogue avec la Jeune Fille :

        « - Vous pouvez tout me dire, me dit-elle, car je suis femme comme vous, et selon ce que je vois de votre apparence, je dois vous ressembler beaucoup, parce que vous me semblez triste ; vos yeux gâchent beaucoup votre beauté ; de loin cela ne se voyait pas.

   – Vous m’êtes apparue tout de suite, Madame, de loin, ce que vous êtes de près. » (p. 64)

Confiance, donc, établie « à première vue ». Mais ceci se passe dans le domaine des apparences, (et de la courtoisie, qui peut être trompeuse, comme nous le verrons dans la dernière histoire, où tout le malheur d’Avalor est fondé sur « un seul regard », mais aussi sur un malentendu), car aucune des deux ne se fiera à l’autre au point de lui raconter les causes de sa tristesse. Elles en resteront, finalement, à des considérations générales, bien qu’intéressantes pour le lecteur. Il n’y aura entre elles, de personne à personne, que des non-dits. Pour Helder Macedo, les deux femmes sont des « ombres [62] » qui se rencontrent dans « l’autre monde », dans lequel la Jeune Fille se trouve dès le début du roman. Il est vrai que cette « Dame du Temps Jadis » évoque, à son arrivée dont la description nous rappelle un travelling cinématographique au ralenti plutôt une (bonne) fée[63], un être étrange, surgi de nulle part, ou du passé, comme son nom l’indique :

    « Toute de noir vêtue, avec sa démarche tranquille et les manières assurées de son corps, de son visage et de son regard, elle semblait très respectable. Elle s’avançait seule, en apparence si songeuse qu’elle n’écartait pas les branches, sinon quand elles lui barraient le chemin ou lui blessaient le visage. Elle posait ses pieds dans les fraîches herbes, le bas de sa robe traînant sur elles. Et entre les pas lents qu’elle faisait, de temps en temps elle reprenait son souffle fatigué, comme si son âme voulait la quitter. » (p. 63).

La tonalité est donnée : nous ne savons pas bien si nous sommes dans le monde réel, et le sens de la vue peut être mis en doute, comme celui de l’ouïe peut l’être, ainsi que la sincérité des paroles prononcées. D’ailleurs, certaines phrases plus explicites confirment que nous sommes dans l’illusion d’optique, tout au moins en ce qui concerne les sentiments amoureux :

 « …car il en va de même [ pour les espérances] que lorsqu’un objet nous cache le Soleil  : s’il  le cache  en plein, l’ombre est bien  plus grande que l’objet qui la produit. » (p.87).

 Ou, plus loin :

 « Et lorsqu’elle le vit, avec le désir qu’elle avait de le voir et ce qu’elle avait résolu en elle-même, il ne lui parut pas seulement tel qu’il était, mais tel qu’elle voulait qu’il fût. » (p. 103).

S’ajoutent à cela, pour créer cette  impression de flou, la forme de la phrase « à sens variable », l’apparente incohérence du récit, les « fausses prolepses », la distanciation qui consiste à s’abriter derrière « l’histoire », et de petites phrases qui « sonnent » de façon surprenante, comme par exemple, dès le prologue, « Le livre sera ce qui y est écrit », ou « Puisque c’est ainsi que Dieu l’a voulu, que ma volonté soit faite » (p. 58), qui interpellent le lecteur.

 

 

Le fantastique

 

 

Dans la dernière partie surtout, certains passages relèvent d’un langage prophétique, qui, on l’imagine, pouvait provoquer l’incertitude ou même l’angoisse chez les lecteurs – ou auditeurs -  de l’époque : « on dit qu’y [dans les eaux de la mer] demeurent aussi des choses qui gardent de la religion [64], » p. 140), ou, plus loin : « Ne te souviens-tu pas, Avalor, que la mer ne supporte aucune chose morte ? » (p. 141) ou encore : «  Ce que je te dis est vrai, parce que ne pas vivre, c’est être mort » (Id.).

Une lumière surnaturelle accompagne l’arrivée d’Avalor sur cette terre qu’il ne connaît pas, qui se trouve être celle d’où Arima était venue : l’aube approche, la lune éclaire encore, et « avec la force ou  la réverbération de l’air,  ou quoi que ce [soit] d’autre », les gouttes d’eau projetée en l’air par le choc de la vague contre le rocher éclairent « comme des chandelles ». (p. 140).

Il y a aussi des récits de visions ou de rêves dans lesquels l’auteur fait preuve d’une aptitude particulière à évoquer l’étrangeté, dont nous avons déjà donné un exemple en évoquant l’apparition de la « Dame du Temps Jadis », mais qui prennent peu à peu une tonalité fantastique proche parfois de l’épouvante, du cauchemar. Des voix, ou des personnages désincarnés, parlent aux héros, et les quittent « dans un grand cri de désespoir » : 

 « Avalor […]trouva son lit mouillé des larmes que lui avait fait verser cette demoiselle du rêve, qui, maigre comme elle était, possédait au milieu de ce défaut de chair une trace de beauté, qui semblait n’être qu’un reste d’autres choses innombrables qu’elle avait perdues. » (p. 125).

Hormis les rêves, (qui, pourtant, dit Lamentor, « ne viennent que de ce que l’homme a dans l’imagination », p. 77), d’autres éléments issus de la « fantasia » sont présents : une « ombre » menaçante surgit des buissons pour  prédire ses malheurs à Binmarder ; on entend des voix de personnages qu’on « ne peut pas voir avec les yeux », et le dernier personnage féminin est décrit d’une étrange façon : Arima, comme il se doit, possède une beauté qui n’a d’égale que son honnêteté. Elle n’est pas de ce monde, l’idée n’est pas nouvelle. Dante, qui décrivit aussi l’Enfer, décrivait Béatrice ainsi : 

 

« Je la voyais se comporter de manière si noble et si louable que l’on pouvait certes dire d’elle ce mot du poète Homère : « Elle paraissait la fille non d’un mortel, mais d’un dieu[65]. »

 

 Et voici Arima :

 « La douceur de ses gestes et de ses paroles n’était pas celle d’une mortelle.  Le timbre et le ton de sa voix n’avaient pas le son d’une voix humaine.» (p. 119).

Il ne s’agit pas d’une déesse, mais, pour le moins, à l’instar de la Dame, d’un esprit incarné, un personnage de l’autre monde, comme l’explique à Avalor leur amie commune :

« … elle est très belle et en tout parfaite, mais tellement de l’autre monde que personne ne peut tomber amoureux d’elle [66]. » (p. 135)

Si l’on se reporte à la « réalité » du récit, la jeune fille, d’ailleurs, a grandi dans une étrange ambiance ; elle a été élevée avec l’idée de la mort :

 « Arima portait cependant des vêtements de deuil, car bien que sa mère fût défunte depuis longtemps, ce n’était pas cette impression que l’on avait chez son père, et car déjà, aussi, par habitude, dans cette maison, on jugeait qu’aucun autre vêtement n’était meilleur. » (p. 120).

Lorsqu’elle veut voir son père, elle doit se rendre à la chambre-sépulcre dans laquelle Lamentor,  le bien nommé,  est en quelque sorte enterré vivant : 

« Arima […] s’en fut, seule, jusqu’à cette chambre où son père se tenait toujours depuis la mort de Bélisa, car elle aussi se trouvait là pour toujours, et où tout était aménagé pour que l’ambiance fût propice à une contemplation triste. » (Id.).

 

Mais elle semble de plus avoir des pouvoirs très spéciaux : la « jeune fille maigre » du rêve (cauchemar ?) qui fait pleurer Avalor est-elle son double, ou un esprit venant du même monde ? elle dit au chevalier, qui n’arrive pas à se décider entre la « dame déshéritée » et Arima :

« Nous autres esprits sommes créés à l’image de ceux dont nous devons être la volonté, et […] tu sauras que la volonté d’Arima possède une grande détermination. L’une s‘était emparée de ton corps, l’autre, que tu le veuilles ou non, s’emparera de ton corps et de ton âme pour toujours. Ce n’est que pour te dire cela que je suis partie d’où je suis partie, mais c’est parce que tu es protégé d’Arima [67]. » (p. 125).

 

Tout ceci a de quoi provoquer chez le lecteur une  impression d’étrangeté, d’«inquiétante étrangeté », pour reprendre le titre d’un essai de Freud, qui écrit que la principale manifestation en est la peur du double [68] ;  thème fortement représenté tout au long du roman, par le « couple » peu clair que forment la Jeune Fille et la Dame, l’ombre qui apparaît à Binmarder et qui sait tout de lui, enfin Arima et la « demoiselle maigre », sans oublier les similitudes implicites entre les héros des diverses histoires.

 C’est sans doute la « voix » de Binmarder qui parle à l’oreille d’Avalor dans « l’autre monde », pour s’écrier « Malheureux celui qui ne peut déjà plus se tromper. » (p. 141). Et qui sait où est Avalor, quelle est cette terre sur laquelle il « se trouve vivant », alors que la « voix » lui dit, ainsi le comprenons nous, qu’il est mort ?

  Toutes ces évocations d’outre-tombe, ces réflexions énigmatiques sur la mort et l’au-delà, si elles sont plus fréquentes vers la fin, sont précédées tout au long du texte par des récits détaillés de rites funéraires et de lamentations.

Que ceci soit ou non destiné à une interprétation mystique ou eschatologique de l’œuvre n’y change rien : le lecteur, tout au long du roman, se trouve dans un monde  parallèle, où les pays n’ont pas de noms, et les héros de faux noms.

 Le temps, par ailleurs, est cyclique, la chronologie aussi s’inverse, avec des retours au présent, comme des rappels, dès que l’on s’éloigne un peu du frêne, balise au milieu de cette mer d’incertitude et d’inconstance. Car le thème du changement, qui a accompagné toute la littérature de la Renaissance, est présent, bien qu’il se conjugue avec celui de la fatalité ; et les deux ont quelquefois l’air d’être liés :

« Car à la fin les choses se changent en d’autres, en quoi elles ne se changeaient pas. » (p. 68).

cependant que la Jeune Fille, paradoxalement, émet plusieurs fois l’idée que rien ne lui arrive qu’elle ne l’ait cherché.

Contradictions, incohérences, changement et illusion, allusions mythologiques et symboliques, accompagnent le récit et détruisent toute velléité de voir dans l’œuvre un quelconque réalisme - mis à part le réalisme psychologique, surtout présent dans la première partie - même si apparaissent, au détour du roman, une cabane de berger, deux ou trois chiens, un taureau furieux qui secoue la tête et se jette de la terre sur les flancs, ou une vague qui se brise sur les rochers en « lançant les gouttes d’eau de la mer vers le ciel. » Tout est image, reflet, jeu de miroir, ou jeu de mémoire, selon le principe de l’entrelacement décrit par Jacques Roubaud.

 

 

4) L’originalité

 

 

La «dissimulation géniale »

 

 

« Le romancier n’a de comptes à rendre à personne, sauf à Cervantès »

Milan Kundera [69]

 

 

Comme Chrétien de Troyes qui, en possession d’un « livre » mystérieux, s’abritait derrière un « ce dit le conte », chaque fois que son récit devenait par trop incroyable,  (pour Rabelais, dans Gargantua, et plus tard pour Cervantès, dans Don Quichotte, le   « manuscrit trouvé » jouera ce rôle), l’auteur, en même temps qu’il raconte des évènements qui apparaissent « sans queue ni tête », emploie un procédé de distanciation qui consiste à renvoyer la responsabilité du récit à « l’histoire », au « conte ». De plus, il feint quelquefois d’aller chercher très loin, d’intermédiaire en intermédiaire, l’origine d’un récit dont la première version se perd dans le « Temps Jadis » ; un temps que le lecteur ne parvient pas à situer par rapport à celui du récit le plus récent, celui de la Dame, et encore moins par rapport au moment de l’écriture du livre par la Jeune Fille : la Jeune Fille écrit ce que la Dame a raconté que son père avait entendu raconter de ce que la Nourrice avait dit à Aonia de la chanson du berger, comme le dit à peu près en ces termes José Noronha[70] .

En outre, comme nous l’avons vu, l’auteur livre dans le texte certains de ses procédés de fabrication : désordre et inachèvement du récit annoncés, mots dont le sens s’inverse ou  glisse  d’un sens à un autre, paroles de grand « talent », (mais le mot engenho se rapproche tellement d’ « ingéniosité » !) « semées au milieu d’autres paroles rustiques », car, poursuit la Dame : « …le bon, disséminé au milieu de cette bassesse de style, par l’impression d’étrangeté qu’il donnait, provoquait plus rapidement l’émotion, tant l’imagination a de pouvoir sur tout. » (p. 93)

Il est possible de voir dans ce « dévoilement des coulisses » une conscience très nette de ce qu’il attend du lecteur, ainsi que des réactions qu’il escompte provoquer chez celui-ci.

Freud, traitant de l’inquiétante étrangeté, écrit que si le thème du double est ce qui inquiète le plus dans la fiction poétique, c’est l’hésitation (du lecteur) sur le caractère « vrai-faux » qui produit l’étrangeté [71]. Et il « n’est pas loin d’évoquer les procédés employés par l’écrivain » - en l’occurrence Hoffmann,  mais rien ne nous empêche d’étendre à d’autres auteurs cette réflexion - « en termes de pièges, de manipulation du lecteur[72]. » Et le lecteur de Menina e Moça n’a-t-il pas  quelquefois que l’impression que les deux narratrices se moquent de lui, lorsqu’elles annoncent des récits d’évènements auquel il n’aura pas droit, ou lorsqu’elles démentent, à quelques phrases d’écart, ce qu’elles venaient de dire[73]?

 Il serait peut-être intéressant de revoir ce qu’écrit (sans détours, malgré les apparences) un autre « fou » de la littérature, sur le point de nous raconter les démêlés d’une poutre et d’un crabe tourteau :

 

 « Pour construire mécaniquement la cervelle d’un conte somnifère, il ne suffit pas de disséquer des bêtises et abrutir puissamment à doses renouvelées l’intelligence du lecteur, de manière à rendre ses facultés paralytiques pour le reste de sa vie, par la loi infaillible de la fatigue ; il faut, en outre, avec du bon fluide magnétique, le mettre ingénieusement dans l’impossibilité somnambulique de se mouvoir, en le forçant à obscurcir ses yeux contre son naturel par la fixité des vôtres. Je veux dire, afin de ne pas me faire mieux comprendre, mais seulement pour développer ma pensée qui intéresse et agace en même temps par une harmonie des plus pénétrantes, que je ne crois pas qu’il soit nécessaire, pour arriver au but que l’on se propose, d’inventer une poésie tout à fait en dehors de la marche ordinaire de la nature, et dont le souffle pernicieux semble bouleverser même les vérités absolues ; mais, amener un pareil résultat (conforme, du reste, aux règles de l’esthétique, si l’on y réfléchit bien) cela n’est pas aussi facile qu’on le pense : voilà ce que je voulais dire. […] je veux au moins que le lecteur puisse se dire : il faut lui rendre justice. Il m’a beaucoup crétinisé[74]. »

 

Lorsqu’on parle de tromperie, de manipulation, on sous-entend évidemment que l’auteur, d’une certaine manière, se joue du lecteur, que son art consiste à provoquer chez celui-ci des impressions et des émotions qu’il a voulu provoquer ; qu’il a donc un certain recul sur ce qu’il écrit, assorti d’un certain sens de l’humour.

Hypothèse hardie, si l’on ne considère que le roman et sa légende ; on trouve pourtant trace de ce sens de l’humour chez le poète, dans deux « chansons de médisance[75] » du Cancioneiro Geral.  Il est évident que le ton élégiaque donné au départ n’incite pas au rire, ni même au sourire, mais aurait-on oublié le fingimento, le « faire semblant »  d’amour[76] ?

Il est vrai que tout le monde souffre, se lamente, s’arrache (littéralement) les cheveux, pleure et gémit dans ce roman. À travers la tristesse exprimée par la Jeune Fille et la Dame et le récit des souffrances et du délire amoureux de ses héros, on a fait de Bernardim, à l’instar de Lamentor, Binmarder ou Avalor, un homme devenu fou d’amour, et on l’a plaint, autant que l’on compatissait aux malheurs de ses personnages. On a fait du roman, sans doute avec raison, un des emblèmes de la fameuse « saudade » des Lusitaniens.

Camões, pourtant, se référait  en 1553, dans une lettre à un ami, aux 

 

« eaux claires, grands arbres, fontaines qui coulent, oiseaux qui chantent et autres nostalgies de Bernardim Ribeiro, quae vitam faciunt beatam [77]. »

 

Pour un lecteur contemporain qui, on ne peut en douter, savait apprécier la poésie, les « nostalgies » de Bernardim « rendaient la vie heureuse »… 

 

 

  La «chevalerie » vue par les femmes ?

 

 

« Ce sont les deux êtres les plus semblables de la nature, le poète et la femme amoureuse ; ils voient, sentent, pensent et parlent comme les autres ne voient, ne sentent, ne pensent ni ne parlent. »

Almeida Garrett[78]

 

Voyons ce qui pour la lectrice, (bien que la Jeune Fille déconseille aux femmes la lecture de son livre, car elle ne ferait que les rendre plus tristes encore), fait la saveur particulière de ce roman.

 

 Nous avons déjà noté, avec Teresa Amado, l’ironie contenue dans certaines phrases prononcées par la Dame ; ironie dirigée contre les hommes, en particulier contre les chevaliers, qui sont obligés d’éperonner leurs chevaux, plus sensibles qu’eux, lorsqu’ils quittent les demoiselles pour le combat ou la croisade, qu’ils croient être des choses plus sérieuses que l’amour ; ou qui se promènent fièrement sur leur beau cheval pendant que les demoiselles sont « enfermées entre quatre murs ».

 Il est vrai que l’idée d’une narratrice féminine, même si elle est reprise de la traditionnelle cantiga d’amigo, a de quoi étonner dans le Portugal du XVIéme siècle, et suffirait à exclure l’œuvre du genre « roman de chevalerie » : elle permet d’exprimer le point de vue des femmes, un point de vue quelquefois dominant, car « …les pensées des hommes n’ont été révélées qu’aux femmes, par secret spécial » (p. 135), explique la Dame amie à Avalor.

La Dame du Temps Jadis  ne s’étend pas sur les « faits d’armes » : « Ce fut là que se déroula le tournoi, dont mon père contait maints valeureux exploits que je ne vous conterai pas, car bien que les femmes appréciassent beaucoup d’entendre de hauts faits de chevalerie, il ne leur sied pas de les raconter, et ils ne semblent pas dans leur bouche les mêmes que dans celle des hommes qui les accomplissent. » (p. 71). 

Lorsque le chevalier du pont annonce à sa sœur qu’il doit « garder le passage » pendant trois ans pour mériter l’amour de sa dame, celle-ci s’écrie :

 « Comme ce terme est long pour qui doit le respecter, et on dirait que c’est l’unique raison que puisse avoir celle qui l’exige ! » (p. 74).

Or, dans le genre en question, un délai de trois ans n’est pas fait pour effrayer un chevalier, mais, surtout, il se trouve rarement une femme pour oser faire un commentaire désobligeant sur la dame qui l’a fixé.

Il est possible de considérer que ce regard féminin permet à l’auteur de critiquer  l’exaltation des vertus « viriles » dans le roman de chevalerie dont les XVème et XVIème siècles se sont nourris, particulièrement dans la Péninsule Ibérique. « Les livres sont pleins d’histoires de demoiselles… » dit la Dame. Nous avons d’autre part noté plus haut la remarque d’Eugenio Asensio, au sujet de ce genre, dont Bernardim « adopte les formules tout en en transformant l’esprit. »[79] Cette transformation, semble-t-il, se fait particulièrement sentir au moment où le chevalier sans nom, venu justement pour « tenter l’aventure », ne trouve plus personne pour garder le pont, le chevalier ayant été tué par Lamentor : il sera alors entraîné dans une tout autre aventure, en devenant Binmarder : l’auteur ne passera pas le pont, mettant ainsi fin au récit chevaleresque amorcé ; il se fera berger amoureux et poète, puis de nouveau chevalier ( cette fois « pour la forme ») amoureux d’une étoile.

Les chevaliers mis en scène par Bernardim, les « vrais chevaliers », ceux qui ont « gardé la foi qui s’est perdue chez tous les autres » ressembleraient-ils au Chevalier à la Triste Figure ? Certainement, ils sont en quête de « l’inaccessible étoile ». C’est l’Amour qui les guide, et non le goût de l’exploit guerrier, même s’ils ne reculent pas, comme Lamentor devant le chevalier du pont, sommé de dire qu’une autre est plus digne d’amour que sa dame, ou Avalor qui doit « passer les eaux froides » pour prouver son amour pour Arima.

Puisqu’il a été implicitement suggéré qu’on trouve ici ébauchés des thèmes qui seront développés par Cervantès, on trouve aussi dans Don Quichotte  un discours que l’on peut qualifier de « féministe », dans lequel une femme revendique son autonomie et le droit de ne plus être uniquement l’objet du désir d’un  homme[80]. On peut par ailleurs  y reconnaître l’une des facettes d’Arima, que son « honnêteté » rend plus belle, mais inaccessible : 

 

« Chez la femme honnête, la beauté est comme le feu, ou comme l’épée tranchante, qui ne font aucun mal à qui ne s’en approche pas. L’honneur et la vertu sont des ornements de l’âme, sans lequel le corps le plus parfait ne saurait être beau. Si donc l’honnêteté, plus que toute autre vertu, pare et embellit le corps et l’âme, pourquoi celle qui est aimée pour sa beauté devrait-elle y renoncer, afin de répondre aux sentiments de celui qui, n’écoutant que son inclination, s’ingénie, par la force et par la ruse, à la corrompre [81] ? »

 

C’est bien ce même discours, bien qu’exprimé de façon plus concise, qu’Avalor entend, surpris à épier Arima à la fenêtre où elle se trouve « de dos », (car « d’autres fois où elle se rendait compte qu’il la regardait, il ne pouvait rassasier ses yeux d’elle autant qu’il le désirait », p. 132) :

 « -  Soit vous avez mal agi envers moi, Avalor, soit vous êtes sur le point de le faire. » (p. 133).

Car Arima, au contraire des autres figures féminines du roman, n’est pas une femme amoureuse ; «…aucune passion n’a de pouvoir sur elle », explique la Dame amie à Avalor. (p. 135). Mais peut-être a-t-elle à ce moment-là en mémoire les conseils de son père, dont le discours est si proche quelquefois de ceux de la Dame ou de la Nourrice :  « Tout est motif de suspicion et d’insécurité pour les femmes, jusqu’au fait d’être saintes et vertueuses, car ceci entraîne parfois les chevaliers à être davantage amoureux d’elles et à se lancer dans de telles actions qu’elles leur font croire, à elles, ce qui n’est pas, sinon uniquement du fait du désir ; et ceci est une grande cause d’erreur pour vous autres dames, car de celui qui désire avec de mauvaises intentions et de celui qui désire avec des bonnes, les actes sont les mêmes… » (p. 121).

 Binmarder est supposé représenter Bernardim dans le roman, du moins c’est ce que l’auteur nous a incité à croire ; mais il semblerait bien que Lamentor soit le « vrai chevalier », l’homme à la fois sensible et sage  à qui ont été révélées les pensées des autres hommes, et sans doute aussi celles des femmes, autrement dit, le poète[82].

 

 

Qu’a voulu dire l’auteur ? A-t-il voulu s’insurger contre la violence faite aux femmes par la société de son temps ? Critique-t-il certaines déviations du roman de chevalerie « tardif » et regrette-t-il le temps béni de l’amour courtois ? Déplore-t-il le changement survenu à son époque, le « dérèglement du monde », et en particulier les massacres et persécutions qui s’instauraient dans son pays avec l’arrivée du Tribunal de l’Inquisition ? A-t-il voulu transmettre un message occulte de résistance à l’oppression, ou une doctrine ésotérique ? Ou bien s’est-il ingénié, avec tout son talent, à « provoquer l’émotion », but de tout artiste ?

 

En remontant le temps de la littérature, il m’a été possible de trouver dans le texte des analogies quelquefois troublantes avec les thèmes et les procédés employés par des poètes ou des auteurs de roman bien plus anciens, ce qui pourrait signifier que l’auteur était loin d’être, comme le supposait Menendes y Pelayo, dénué d’érudition, mais surtout, par la façon dont il enchevêtre les motifs, qu’il est un maître de la composition, et non de l’imitation, pour en revenir au principe de l’intertextualité, qui a fondé ma démarche :

 

« …toute littérature est d’abord discours sur la littérature, […] toute "intensité" est d’abord littéraire, […] chaque mot, chaque image renvoie à l’infini des bibliothèques. […]. La littérature ne naît pas de rien. Chaque texte s’entrelace avec d’autres textes[83]. »

 

 Voici ce que dit la Dame, faisant l’éloge d’Arima :

« C’est qu’elle possédait une qualité que je n’avais jamais encore entendu dire qu’une autre eût possédée : ce qu’elle faisait, bien qu’elle l’eût déjà fait souvent, semblait à celui qui la voyait être fait pour la première fois. » (p. 129). 

 Et je serai ici d’accord avec Eugenio Asensio, qui écrit :

 

« La plume de Bernardim revitalise le monde abstrait que les poètes des XIVème et XVème siècles manipulaient froidement comme des pièces d’un jeu d’échec intellectuel, et leur donne une intensité de cauchemar. Nous pourrions appliquer à la technique de Bernardim les mots qu’il applique à une de ses grandes figures féminines, Arima : tout ce qu’il fait, bien que d’autres l’aient déjà fait plusieurs fois, il semble à qui le lit qu’il le rencontre pour la première fois[84]. »

 

C’est sans doute ce qui a fait que l’œuvre a traversé les siècles pour nous émouvoir et nous faire profiter par-dessus tout, de sa poésie, qui « rend la vie heureuse ».

 Car, quels que soient les procédés employés, anciens ou modernes, le résultat est là : Menina e Moça  émeut, surprend, charme, intrigue, ou dérange. C’est une œuvre réputée « inclassable », à multiples facettes, susceptible d’interprétations très diverses, et par cela même peut-être, elle est ce que l’on appelle une œuvre d’art. Car un des effets majeurs de l’illusion qui est maniée ici est la magie qui se dégage du texte. On ne peut, en tout cas, nier son influence sur les écrivains et les poètes postérieurs, et non des moindres, qui souvent s’en inspirent, la citent, en parlent, la pastichent aussi.

Par le « jeu de mémoire » qu’elle a impulsé et qui se poursuit jusqu’à nos jours, par l’écho que l’on peut encore en percevoir dans la  littérature du siècle qui s’achève, Menina e Moça  est, on peut le penser, une  œuvre toujours séduisante.

 

Ce sont, avec l’étonnante justesse et l’étonnante actualité des réflexions faites sur les relations complexes entre les femmes et les hommes - et leur rapport à l’amour et à la vie, tout simplement - ces impressions mêlées et contradictoires d’archaïsme et de modernité, d’apparente naïveté primitive et de « dissimulation géniale », que j’aimerais faire partager au lecteur.

 

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Notes

(Unfortunately, for reasons unknown to me the software has divided the notes into two groups, 1-84 followed by 1-94).


 


[1] Préface de l’édition Sá da Costa de Menina e Moça,  p. VII, 1949. ( 4éme édition 1982).

[2] O ano da morte de Ricardo Reis, Caminho, Lisbonne 1984, pp. 68,69. Les citations sont respectivement, dans leur langue originale, les premiers mots de la Comédie de Dante, de Menina e Moça, de Bernardim Ribeiro, du Quichotte de Cervantès, et, plus loin, des Lusíades de Camões, qui reprennent ceux de L’Enéide de Virgile.

[3] A. Ribeiro, p. XXIX.

[4]  Introduction de l’édition Europa-América de Menina e Moça, Lisbonne 1975, p. 5.

[5]  Au XIXéme siècle, Almeida Garrett écrivait dans son Romanceiro : « Tout ici [dans Menina e Moça] est dit par énigmes et allégories entièrement inexplicables pour qui ignorerait les mystérieuses amours du troubadour et de la princesse ». Il a d’ailleurs immortalisé cette histoire d’amour entre un homme de près de soixante dix ans et une adolescente, au départ inventée par Faria e Sousa au XVIIéme, dans sa pièce Um auto de Gil Vicente . Le prénom Joana est en effet très utilisé par le poète dans l’ensemble de son œuvre ; dans le roman, il  en a fait l’anagramme  Aonia, dont est amoureux Binmarder (Bernardim).

[6]  « Bernardim Ribeiro (uma fraude documental) », in Biblos, Coimbra 1940.

[7]  A. Ribeiro , pp. VIII, IX, XII. (La revue Seara nova, dont il était un des fondateurs en 1921, s’était, entre autres, donné pour but de « combattre le vague, le nébuleux, et la "tour d’ivoire" en littérature »).

[8] Estudios e controversias, Porto, 2éme édition 1931.

[9]« Bernardim Ribeiro  a la luz de un manuscrito nuevo – Cultura literaria y problemas textuales » in Estudios    portuguesas, Centre Culturel C. Gulbenkian, Paris, 1974. (Première publication Rio de Janeiro, 1957.)

[10] Obras completas, Vol.I, Sá da costa, Lisbonne 1942, pp. 121, (« sabes por qué suspirava ?/Por que aquí cantó Ribero / (…) Gente de firmeza poca,/ que lo dió tantos loores,/ y ahora gelos apoca ! ») et 123 (« Ya, ya, ya, voyme adelante/ como si fuese Ribero »).

[11] Ibid., p. 127 : « Hablava a tiempo y lugar,/ pero d’espacio,/ ay buen pastor, si al palacio/ no te dexaras cazar ! »

[12] Apud Helder Macedo, introduction de Menina e Moça,  Dom Quixote, Lisbonne 1990, p. 17 : « O meu bom Ribeiro amigo,/ que em milhor parte ora sê,/ conheceu bem o perigo, logo fez atrás um pé./ Travavam mil coisas dele,/ pôs os ombros, pôs os braços,/ passou por mil embaraços, /deixou í porem a pele ».

[13] Sá de Miranda, p.156 : « Que se fez do teu cantar ?/ ninguem não cantava assi ;/ mas para que é preguntar/ senão que se fez de ti ?/ Onde te iremos buscar ? »

[14] Voir les extraits de cette églogue en annexe 1, p. 144.

[15]  M. E. Tarracha Ferreira, introduction de Antologia do Cancioneiro Geral , Ulisseia , 1994, p.5.

[16]  Obras completas, op. cit.,  préface de Rodrigues Lapa,  p. X.

[17] Ibidem, p. 123 : « el cantar que aquí cantamos/ fué, sabes, d’estraña parte,/ donde anduvimos entramos./ Yo le llevava el descante, él se entonava primero,/ con el su triste semblante,/ al modo y son estrangero. »

[18] « El romance de Bernardim Ribeiro "Ao longo da Ribeira"», Estudios Portugueses,  p. 19. 

[19]  Do significado oculto da Menina e Moça, Moraes, Lisbonne, 1977.

[20]  Eugenio Asensio  écrit que le manuscrit a été « mis à sa disposition par la gentillesse d’un ami ». Le titre complet en est : Œuvre intitulée Nostalgies de Bernardim Ribeiro, qui en fut l’auteur. Grâce à  J. V. de Pina Martins, ce manuscrit se trouve actuellement à la Bibliothèque Nationale de Lisbonne (cod. 11353).

[21]  Préface de l’édition de Braancamp Freire,  Bernardim Ribeiro e Cristovão Falcão, Obras, Coimbra 1923.

[22]  Ce lien de parenté, comme d’ailleurs tout autre, est nié dans l’Encyclopaedia Judaica, Jerusalem 1971 (Note de Teresa Amado, introduction de Menina e Moça de Bernardim Ribeiro, Editorial Comunicação, Lisbonne 1984).

[23] Catherine Clément, La Senora, Le Livre de Poche, Paris, 1994.

[24]  M. de Lurdes Saraiva, p. 126.

[25]  A. Ribeiro, préface,  p.XIV.

[26]  T. Amado, présentation, p.15.

[27]   Apud  Saraiva, p. 126.

[28]   Ibid. , pp. 9, 10.

[29]   Saraiva , p. 13.

[30]  Les églogues de Bernardim Ribeiro sont écrites en « redondilha maior », le poète ayant préféré  à la « medida nova »,( le « mètre nouveau », décassyllabe), l’heptasyllabe de forme ancienne.

[31] Traduite en français par Pierre Hourcade, in Anthologie de la poésie portugaise, d’Isabel Meyrelles, Gallimard, Paris, s. d. Ce texte était inséré dans le Cancionero de romances d’Amberes, vers 1547. On en  trouvera une traduction en annexe 2 (p. 150), car il présente bien des analogies avec le roman.

[32] Helder Macedo a bien montré la cohérence de l’ensemble de l’œuvre  dans le chapitre II de son ouvrage Do significado oculto…

[33]  Lisbonne, Université Nouvelle,/Faculté des Sciences et de la Technologie, 1984, p. 9. (apud Meneses, p. 161).  

[34] Asensio, p. 206.

[35]  Notamment Jacques Derrida, La Voix et le Phénomène, 1967, apud Antoine Compagnon, Le Démon de la Théorie, Seuil, Paris, 1998, p. 67.

[36]  José Saramago, A Jangada de Pedra, Caminho, Lisbonne, 1984, Rééd. 1998. (Voir infra, Histoire d’Avalor et Arima, p. 140, note 59. )

[37] Introduction à une anthologie des troubadours à la fin du XIIIe siècle, éd. Marshall Ms. B. 80 a. (in Terre des Troubadours, Gérard Zuchetto, les Éditions de Paris 1996, pp. 43,44).

[38] José Hermano Saraiva, introduction de l’édition Europa-América (Lisbonne,1975) annotée par Maria de Lurdes Saraiva, p. 17.

[39] Ibid., p. 19.

[40] A. Ribeiro, pp. XI, XII.

[41]  História de Menina e Moça, Studium, Lisbonne, 1947.

[42] « Menina e Moça e o romance sentimental no Renascimento », in Labor, separata des volumes XII-XVI, Aveiro, 1940.

[43] Menina e Moça ou Saudades (anthologie) Atlântida, Coimbra, 1960.

[44] Saraiva, introduction p. 20. « Nous avons vu comment a procédé l’éditeur André de Burgos, à Evora, en 1557 : il a divisé l’œuvre et griffonné lui-même les titres des chapitres. Pourquoi ne pas les adopter, plutôt que d’en proposer d’autres ? Pour la simple raison que ces textes ne sont pas de Bernardim. […] Je pense, de façon sacrilège, que l’éditeur de 1975 a autant de droits que celui de 1557. »

45 Macedo, B, p. 104. La thèse d’Helder Macedo, plausible, est que Bernardim a volontairement initié un début de « fausse continuation », tout en sachant qu’il n’achèverait pas le livre (comme annoncé dans le prologue).  (Ibid. , pp. 106-109).

[46]  Cette( double) phrase est citée en exergue supra, p. 4. José Saramago écrit : « Ici il n’est pas question de père ni de mère, car des uns ou des autres nous ne savons rien […]. Des autres mères et des autres pères, anciens ou modernes, rien n’a été révélé, quand les enfants se taisent doivent se taire aussi les questions, et cesser les investigations, finalement chacun de nous commence et achève le monde, si cette déclaration n’offense pas mortellement l’esprit de famille, les intérêts de l’héritage et la pureté du nom. » (A Jangada de Pedra, p. 275.)

[47]  Préface de L’ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche, Seuil 1997, (traduction d’Aline Schulman), p. 9.

[48] « Una nueva edición de Menina e Moça», 1957, in Estudios Portugueses, Centre Culturel C. Gulbenkian, Paris, 1974, p. 190.

[49] en 1516, 1521 et 1532. Rappelons, pour l ‘anecdote, le mot du Cardinal Hippolyte d’Este, à qui l’œuvre était dédiée : « Dove avete trovato, Messier Ludovico, tante corbelerie ? » (Où avez-vous trouvé, Messire Ludovico, toutes ces âneries ?).

[50] « B.R. a la luz de un manuscrito nuevo », ibid. , p. 206.

[51] Pour les traductions de Chrétiens de Troyes, celles de Lucien Foulet, Jean-Pierre Foucher, Charles Méla et Michel Rousse. Pour celle de l’Amadis, Philéas Lebesgue (A. Lopes Vieira, Amadis de Gaule, Aveline, Paris, 1923) ; pour Don Quichotte, Aline Schulman (op. cit.). 

[52] Chagrins et amours de quelques bergers, introduction de Maria de Lourdes Belchior, traduction de Maryvonne Boudoy et Anne-Marie Quint, L’Escampette, Bordeaux 1994.

[53]  I. Meyrelles, pp. 58-62.

[54]  Asensio , p. 206.

[55]   Milan Kundera, dans « Soixante treize mots » ( L’Art du Roman, Folio 1986, pp. 162,163,164.), donne la définition suivante : « LITANIE. Répétition : Principe de la composition musicale. Litanie : parole devenue musique. Je voudrais que le roman, dans ses passages réflexifs, se transforme de temps en temps en chant. » L’auteur donne ensuite un exemple dans l’un de ses textes, et ajoute : « Dans la première édition française, toutes les répétitions étaient remplacées par des synonymes. » (suit le passage en français). « Les synonymes ont détruit non seulement la mélodie du texte mais aussi la clarté du sens. »

[56] Respectivement : le Livre de Poche, Paris, 1994, traduit sous la direction de Christian Bec ; Folio bilingue, Gallimard 1999, traduit par Gérard Luciani, et  Seuil, Paris, 1998, traduit par Aline Schulman.

[57]  « Le blues du chevalier inexistant », in «  Le Monde des Lettres » , novembre 1998. T. Barboni est professeur de psychologie et traduction au Centre Européen de Traduction Littéraire à Bruxelles.

[58]  Macedo, A, « Critérios desta edição», p. 73 ; à propos du texte « fidedigno mas não erudito », l’auteur ajoute : « …ce qui signifie que le travail qui m’a été nécessaire pour que le texte soit fidèle devra rester occulte, et implicite. »

[59] Le Zohar, ou Le Livre des Splendeurs , Extraits choisis et présentés par Gershom Scholem,  Points Seuil, 1980, pp. 111 et 113.

[60]  Apud  H. Macedo, B, p. 108. («Conveio tirar-se a limpo do próprio original seu esta primeira e segunda parte todas inteiras, para que mui certo conheça quem ler uma e outra a diferença d’ambas. »)

[61]  Do significado oculto…, p. 121.

[62]  Ibid., p. 81.

[63]  Notamment sur un passage de l’églogue II : « Jean, s’adossant à un frêne, /se mit alors à parler: /«Je suis venu vers ces près /pour que mes bêtes survivent ; /si j’ai comblé une attente, /une autre a surgi plus grande. / J’ai donné vie à mes vaches/ et l’ai ôtée à moi-même… ». (Voir annexe 1).

[64]   T. Amado, introduction, p. 19.

[65]   T. Amado,  p. 32, 33.

[66]   Ibid., p. 33.

[67]   Notamment par E. Asensio,  « Bernardim Ribeiro y los problemas de Menina e Moça », op. cit.,  p. 41-62.

[68]   apud  Denis de Rougemont, L’Amour et l’Occident, Plon 1972, p. 39.

[69]  Lições de literatura portuguesa, época  medieval,  Coimbra 1981, p. 156.

[70]  Michel Butor, « L’ intertextualité critique », in  l’Arc, n° 39, Aix-en-Provence, 1969, p. 2, (apud José Noronha, p. 50).

[71]  Rougemont, p. 166.

[72]  Voir à ce propos l’annexe 3, p.154 (extrait du prologue du Décaméron).

[73] Voir Teixeira Rego ; A. Salgado Júnior ; H. de Carvalho, « A influência italiana em Bernardim  Ribeiro », in Miscelânia de estudos em Honra do Prof. Hernâni Cidade, Lisbonne 1957 ;  Eugenio Asensio, « B. R. a la luz de un manuscrito nuevo »,  ; Erasmo Buceta, « Algunas relaciones de la Menina e Moça con la literatura española, especialmente con las novelas de Diego de San Pedro », Revue de la B. A. y M. de Madrid, 1933.

[74]   Jacques Roubaud, La Fleur Inverse, Les Belles lettres, Paris, 1994, p.321.

[75]  M. E. Tarracha Ferreira, introduction à l’Anthologie du Cancioneiro Geral , pp. 46, 47.

[76] XIIIème siècle (vers 1280), Pastourelle, C.V. 462, C.B.N. 879. Adaptation de Jean Tortel. (Henri Deluy, Troubadours galégo-portugais, une anthologie, P.O.L.1987, p. 50).  Il est sans doute intéressant pour la suite de notre étude de noter ce qu’écrit Natália Correia à propos de ce troubadour galicien: « Airas Nunes suit avec talent l’école provençale, dont il utilise la langue dans deux chansons d’amour. » (Cantares dos trovadores galego-portugeses, Estampa, 1970, Rééd. 1998, p. 191). La pastourelle  est d’ailleurs une forme importée de « Provence », dans laquelle sont exprimés les sentiments d’une noble dame ou d’une bergère. (Voir note 78).

[77]  Rodrigues Lapa cite une carja ( strophe finale) du poète hébreu Juda Levi  (XIéme siècle) : « Mon cœur s’en va loin de moi,/ ah, Dieu, qui sait s’il reviendra ?/ ma douleur est si grande pour mon ami ! il est malade, quand guérira-t-il ? »Traduction portugaise de Rodrigues Lapa, p. 49.

[78] Voir les annexes 4 p. 155 et 5 p. 157, la pastourelle  A la fontana del vergier, de Marcabrun (vers 1150) et la Romance attribuée à Raimbaut de Vaqueiras (vers1200).

[79] Le monde de la « poésie d’initiative féminine » « ignore l’autorité paternelle. Pas une seule fois l’ombre du père ne vient perturber cet univers strictement féminin qui n’est mu que par les interdictions et les permissions de la mère, unique juge des actions de sa fille amoureuse. » N. Correia, p. 37.

[80] H. Deluy, p. 20.

[81] Voir annexes 6, pp.159 et 160, (traduction d’une  cantiga de D. Dínis et  texte de Juiãn Bolseiro), et  7, pp. 161 et 162, (traduction d’une cantiga de João Servando, et texte du jongleur  Mendinho).

[82]  H. Deluy,  p. 21.

[83]   M. E. Tarracha Ferreira, introduction de Prosa e Poesia Medieval, Ulisseia, Lisbonne, 1998.

[84]  in  « A poética da sanhuda na cantiga d’amigo»,  Rip Cohen,  Colóquio Letras n°142, 1996, p. 8.

[85] Mémoires, p. 61 : « …où court une petite rivière, toute l’année, car dans le silence des nuits son grondement produit au plus haut du mont un son mélancolique qui maintes fois m’empêcha, moi, de dormir, … »

[86]  Ibid., p. 36. L’auteur démontre que Guilhade était juif.

[87]  Voir Annexe7, p. 161.

[88]  Deluy, p. 325. Voir aussi annexe 9, p. 166 (Garrett) : « - … les yeux…noirs. – Mais ils étaient verts ! – Verts, les yeux d’elle, de la silhouette à la fenêtre ? » Dans A Jangada de Pedra, la Joana de J. Saramago est appelée la Joaninha dos Olhos Não Sei Bem (aux Yeux Je Ne Sais Pas Trop), car son amoureux n’arrive pas à définir la couleur de ses yeux (« couleur de ciel  neuf »), ce qui nous rappelle plutôt celle, indéfinissable, des yeux de Binmarder, « clairs, un peu couleur de brume ».

[89]  Ami de Sordello de Mantoue, et «  grand connaisseur et adepte de l’art provençal. » (N. Correia, p. 153).

[90] Asensio, p.211. « Ignoro si Bernardim leyó o nó las cantigas de amigo. Tal vez solo conoció alguna metamorfósis tardia, alguna adaptación a los gustos de su tiempo. »

[91]   « Eno cantar muito ben entendi eu / como foi feit’ e ben como por quen, / e o cantar é guardado muito ben, / e ua dona o teve por seu / mas sei eu ben por quen s’o cantar fez. »( Ibid. , p. 34). On retrouve cette idée dans Amadis : « Mais ce que le Roi ignorait, c’est qu’Amadis eût composé cette chanson pour Oriane et que, tout en parlant à Léonorette, […], en vérité il disait combien il aimait en cachette la Sans Égale. » ( Lopes Vieira,  pp. 169, 170). La chanson de Leonoreta est attribuée au troubadour galégo-portugais João Lobeira. Philéas Lebesgue écrit, dans l’avant propos, p. XXI : « L’Amadis enferme toute une doctrine individuelle et sociale, et cette doctrine mérite l’étude ; car elle enseigne à devenir meilleur ».  

[92]   Cohen, p. 36.

[93]  N. Correia, pp. 30 et 27.

[94]  Cohen, p. 8.

 


[1]  Mémoires, p. 67.

[2]  N. Correia, p. 35.

[3]  Deluy, p. 23. (C’est nous qui soulignons).

[4]   T. Amado, p. 39.

[5]   Macedo, B, pp. 49,50

[6] Le Génie d’Oc, Cahiers du Sud, Marseille 1943,  p. 66. (Apud D. de Rougemont, L’amour et l’Occident, Plon 1972, p. 387).

[7]   Textes originaux in Zuchetto, pp. 301 et 307.

[8]  Macedo, B, p. 50.

[9]  Rougemont, p. 386.

[10]  Jean-Claude Marol, La Fin’ Amor, Points Seuil,  1998, pp. 35, 36.

[11]  Le Zohar, p.34.

[12]  On trouvera en annexe 8, p. 162, quelques réflexions sur « l’amour libre » dans la seconde partie du roman. Rodrigues Lapa écrit, parlant d’Amadis, le principal modèle des romans de chevalerie de la péninsule ibérique : « On ne peut pas dire, comme le font certains critiques, que l’Amadis  a introduit une nouvelle conception plus spirituelle de l’amour. On devra plutôt se dire, tout au moins en ce qui concerne la culture péninsulaire, que le roman a une finalité, un objectif concret, suggéré, mais pas entièrement exprimé dans la délicate familiarité de la cantiga d’amigo. L’amour de tous ces chevaliers « est un grand et mortel désir qui s’accomplit et se satisfait dans la possession de la femme. » (R. Lapa, p. 283.)

[13]  Rougemont, p. 151, qui ajoute : « Nous n’en sommes pas sortis au XXème siècle, sinon ce livre n’aurait plus d’objet. »

[14] Voir Mémoires, p. 8O, note 51.

[15]  Ibid. , p. 35.

[16]  Garrett, Viagens na Minha Terra., 1846. (Voir extrait du chapitre X, annexe 9, p. 166 ).

[17]  Le Bahir, traduction de Joseph Gottfarstein, Verdier, Lagrasse 1983, p. 54.

[18]  Le Zohar, p. 82.

[19]  Garrett, chap. X, voir annexe 9.

[20]   Roubaud, p. 272.

[21]   Ibid.  Voir annexe 10, p. 168, extraits du chant de Bernart de Ventadorn, Quan l’alauzetta…

[22]  Rougemont, p. 189.

[23]   Roubaud, p. 201.

[24]  Ernest Hoepffner, Les poésies de Bernart Marti, Champion, Paris, 1929.

[25]  La Fin’ Amor, traduction de Jean-Claude Marol, Points Seuil, 1998.

[26]  Apud  Rougemont, p. 104.

[27]  Roubaud, p. 71. (C’est nous qui soulignons).

[28]  Voir p. 24. Dans le chant j’ai bien entendu / comment il était fait… mais le chant est très bien caché…

[29]  H. I. Marrou, Les Troubadours, Points Seuil, 1971,  pp. 72, 73. (C’est nous qui soulignons)

[30]  Michel Butor écrit, dans « Le roman et la poésie » : « La poésie romanesque […] sera une poésie capable de s’expliciter elle-même, montrer elle-même quelle est sa situation ; elle pourra inclure son propre commentaire. »,  (Essais sur le roman, Gallimard,  Paris, 1992, p. 46).   

[31]  Texte original in Zuchetto, p. 54.

[32]  Dernière strophe du « vers de dret nien » (de pur néant) de Guillaume IX (1071-1126) : « J’ai fait le vers, ne sais de qui… » Raimbaut d’Orange (1147-1173) : « J'ai fini mon je ne sais quoi… » (Zuchetto, p. 127).

[33]  Zuchetto, p. 138.

[34]   Ibid., p. 38.

[35]  Marrou,  p. 75.

[36] « Il n’en reste pas moins qu’un récit n’est jamais fait que de fonctions : tout, à des degrés divers, y signifie. Ceci n’est pas une question d’art (de la part du narrateur), c’est une question de structure : dans l’ordre du discours, ce qui est noté est, par définition, notable. Quand bien même un détail paraîtrait irréductiblement insignifiant, rebelle à toute fonction, il n’en aurait pas moins pour finir le sens même de l’absurde et de l’inutile : tout a un sens ou rien n’en a. » (Revue Communications, n°8, Seuil, Paris, 1966 , p. 13).

[37] « La fréquence avec laquelle il [Bernardim] les [les prolepses] utilise est si élevée, que nous pouvons la considérer comme un des éléments structurants de son roman ». (Meneses, Menina e Moça de Bernardim Ribeiro. Os Mecanismos (Dissimulados) da Narração, Angelus Novus, Braga-Coimbra 1998, p. 42).

[38]  Voir annexe 9. Garrett commente cette « tenson »ou « partimen »(chanson- débat à  deux ou trois poètes), entre les deux rossignols – troubadours.

[39]  On a émis  l’hypothèse qu’Avalor était l’anagramme d’Álvaro, « le blanc, le pur ». On peut tout de même considérer que ce nom ne diffère que par sa lettre finale du nom d’Avalon, île mythique des légendes celtiques, encore très présente dans les esprits à l’époque de l’auteur. (Voir en  annexe 11, p. 169, l’extrait de Graal-Fiction (Seuil, Paris, 1978),  de Jacques Roubaud, intitulé « Le dernier voyageur », qui commente la relation d’un curieux voyage sur l’île d’un « poète-gentilhomme » majorquin au XVIème siècle.)

[40] Meneses, p. 85 « nous croyons pouvoir avancer comme hypothèse la présence de signes métanarratifs dans le roman de Bernardim, car on y trouve une forme de mise en abyme proche de celle détectée par Jean Ricardou dans Œdipe Roi de Sophocle. Jean Ricardou désigne cette modalité spécifique de représentation narrative par la formule la vengeance du récit premier et en indique comme trait distinctif le fait que les évènements narratifs y soient, à l’avance, proposés soit au lecteur[ …], soit aux agents de la narration, qui, toutefois, ne parviennent pas à les appréhender dans leur entière dimension. »  « La mise en abyme, affirme Ricardou, est avant tout la révolte structurelle d’un fragment du récit contre l’ensemble qui la contient. » (Ibid.)

[41]  Ici peut se vérifier le principe du trobar clus tel qu’il est décrit par H. I. Marrou : il s’agit bien d’un sens logique dont la formulation est volontairement obscurcie.

[42]  « Discours de Jerusalem. Le roman et l’Europe », in L’Art du Roman, Gallimard 1986, p. 194.

[43]  « Tenson du néant » avec Aimeric de Péguilhan, vers 1230. (apud Roubaud, p. 24).

[44]   Roubaud, p. 35.

[45]  Nous pourrions citer aussi – il est vrai qu’ils sont en vers -  les romans de Chrétiens de Troyes, (auxquels nous avons fait référence en note, dans le texte de la traduction), dont deux sont inachevés (le premier au moins, de façon certaine, volontairement) : Le Chevalier à la Charrette et Le Conte du Graal.

[46]   Roubaud, p. 319, 320.

[47]   Roubaub, p. 321.

[48]  « Bernardim Ribeiro y su novela Menina e Moça »,  apud   Macedo, B, p. 123.

[49]  Apud  Meneses, p. 169.

[50]  Zuchetto, p. 123.

[51]   Le texte  portugais de la sextine est donné en annexe 12, p. 170.

[52]   Macedo, B,  p. 45.

[53]   In France Igly, Troubadours et Trouvères, Seghers, Paris, 1960, p. 91.

[54]  Voir texte en exergue de la première partie.

[55]   Bernart de Ventadorn, « Quan vei l’alauzeta », in  Zuchetto, p. 105. Voir annexe 10, p 168.  On trouve encore ce thème au Portugal, à l’époque de l’auteur : « Console-toi, toi qui est triste / leurs malheurs sont nos vengeances / ne fais plus couler tes larmes/ laisse leur leurs espérances / car elles naissent sans raison / n’en attends aucune d’elle/ souviens-toi qu’elles sont femmes. / […] A quoi te sert de souffrir, / à quoi te sert de pleurer, / elles ne seront jamais autres, / elles ne changeront jamais ; / Laisse-les à leur nation, / n’en attends jamais de bien / souviens-toi qu’elles sont femmes. » (Jorge d’Aguiar, « Contra as mulheres », Cancioneiro Geral, 207, in História e antologia da literatura portuguesa, século XVI, Fondation C. Gulbenkian, 1999, p. 49.) Descansa, triste, descansa,/ que seus males sam vinganças,/tuas lágrimas amansa,/ leix’as suas esperanças/ ca pois nacem sem rezam,/ nunca por ela lh’ esperes,/ lembre-te que sam mulheres. […] Que te preste padecer,/ que t’aproveita chorar,/ pois nunc’ outras ham-de-ser,/ nem s’ham nunca de mudar. / Deix’- as com a sua naçam,/ seu bem nunca lho esperes, / lembre-te que sam mulheres.

[56]   Voir annexe 3, p. 154.

[57]  T. Amado, p. 39.

[58]  O tempo dos trovadores, 1947, apud «  Confissões de tradutor », Colóquio Letras n°142, 1996, p. 166.

[59]  Massin, De la variation, Gallimard 2000, p. 75-76.

[60]  Eloge de la folie, Mille et une nuits 1997, traduction de Thibaut de Laveaux.

[61]  « B. R. a la luz… », p. 210.

[62]  Le commentateur fonde cette hypothèse, entre autres, sur les paroles de la Jeune Fille : « car maintenant je ne désire plus rien » et « [mes peines] m’entraînèrent moi aussi là d’où je ne pouvais déjà plus revenir en arrière. », et sur le fait que le qualificatif « boa sombra » (« bonne ombre ») est appliqué aux deux femmes. Macedo, B,  p. 111,112.

[63] Dans A Jangada de Pedra, de J. Saramago, la « baguette magique » de Joana Carda est apparue au milieu d’un « cercle entouré  de frênes. »( « On met le pied dedans, et le temps paraît suspendu. ») Joana raconte : « Quand j’ai traversé la clairière d’un côté à l’autre, pour aller m’asseoir à l’ombre d’un arbre là-bas, j’ai trouvé cette baguette, elle était par terre, je ne l’avais jamais vue avant, j’étais venue  là la veille et elle n’y était pas, on aurait dit que quelqu’un l’avait posée soigneusement, et on ne voyait pas de traces de pas, les traces que vous voyez sont les miennes, ou des anciennes, de personnes anciennes qui sont passées ici il y a longtemps. » ( Ed. Caminho, p. 148.)  

[64]  Bien entendu, si l’on admet une interprétation ésotérique,  certaines de ces impressions peuvent disparaître. Pour le troubadour Peire de Corbiac : « Ton nom je chante en langue romane […] Marie, étoile de mer… » (apud Ezra Pound, Esprit des littératures romanes, Christian Bourgois, Paris 1966, p. 87), comme pour les kabbalistes, Marie est la  stella maris : « La mer signifie la Shekhina qui plana sur Jacob lorsqu’il allait quitter le monde […] De nombreux anges sacrés célestes y séjournent. »( Le Zohar, apud H. Macedo,  B, p. 103.)

[65] Vie Nouvelle, Folio bilingue, Gallimard 1999, p. 51. Chrétien de Troyes décrit ainsi Blanchefleur  :   « Dieu avait fait d’elle la merveille des merveilles. Jamais encore il n’en avait créé de semblable ; plus jamais il n’en devait créer ».

[66] On pourrait encore ici faire un rapprochement avec la Matière de Bretagne : « La conception de la femme chez les Celtes n’est pas sans rappeler la dialectique platonicienne de l’Amour. L