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Note: Some formatting problems appeared when I
posted this piece on the internet. I will correct these more completely
when and if I get time. In particular, there are two sets of end notes,
1-94 followed by 1-84.
The
Menina e Moça
Project is promoting the long-overdue translation of Ribeiro's book
into English.
Cécile
Lombard's French translation,
Mémoires d'une jeune fille triste,
can be found
here
Her Menina e
Moça bibliography is
here.
Copyright Cécile
Lombard
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Menina e Moça me levaram da casa
da minha mãe para muito longe.
(…do meu pai para longes terras.)
Jeune fille encore, on m’emmena très loin
de la maison de ma mère.
(…de chez mon père vers des
terres lointaines.)
Bernardim Ribeiro
Menina e Moça
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Menina e Moça me levaram da casa
da minha mãe para muito longe.
(…do meu pai para longes terras.)
Jeune fille encore, on m’emmena très loin
de la maison de ma mère.
(…de chez mon père vers des
terres lointaines.)
Bernardim Ribeiro
Menina e Moça
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I - Enquête sur Bernardim
Ribeiro.
Le mystère biographique
Pourquoi entreprendre, en cette fin de
XXéme siècle, la traduction française d’un roman portugais du
XVIéme siècle ? Menina e Moça, ou Saudades de Bernardim
Ribeiro, a fait couler beaucoup d’encre, comme nous le verrons ; parlant
des nombreux travaux effectués par les critiques autour de l’œuvre et de
la vie de l’auteur, Aquilino Ribeiro écrivait en 1949 : « une œuvre
d’exégèse littéraire sans nul doute admirable et unique dans notre
langue ». Mais il ajoutait : « Pour nous elle n’a qu’un défaut, celui de
représenter un effort qui excède de beaucoup la valeur de l’œuvre étudiée. »
On trouve cependant ceci dans un roman
de José Saramago publié en 1984 :
« …le métier, il est vrai, nous donne le pain
quotidien, mais ce n’est pas de là que viendra la gloire, c’est bien
d’avoir un jour écrit, Nel mezzo del camin di nostra vita, ou, Menina e
moça me levaram da casa dos meus pais, ou, En un lugar de la Mancha, de
cuyo nombre no quiero acordarme, pour ne pas succomber une fois de plus à
la tentation de répéter, même si cela vient très à propos, As armas e os
barões assinalados, pardonnez-nous nos répétitions, Arma virumque cano. »
Voici donc, dans ce passage de L’année
de la mort de Ricardo Reis - un des « hétéronymes » de Fernando Pessoa -
Bernardim Ribeiro en illustre compagnie : flanqué à gauche de Dante, à
droite de Cervantès, accompagnés de Camões et Virgile.
Pourtant, quelque chose en fait un
intrus dans cette énumération : la Divine Comédie, Don Quichotte, Les
Lusíades, L’Enéide sont des titres universellement connus ; Menina e Moça
semble, à l’heure actuelle, appartenir uniquement au monde et à la culture
lusophones, ou disons plutôt ibériques. Car si Aquilino Ribeiro, avec son
sens de la formule percutante, écrit en 1949 que Menendez y Pelayo en a
parlé, dans son livre Origines du roman, « avec la superficialité
immédiate de qui, étudiant les nébuleuses d’Alpha, jette un regard
distrait vers Sirius »,
il existe quelques études, et non des moindres, faites par des
spécialistes espagnols.
La légende
Qui était donc l’auteur de ce que José
Hermano Saraiva dit être « une des œuvres littéraires les plus
énigmatiques et les plus dérangeantes du XVIéme siècle » ?
Lorsqu’un écrivain ne laisse d’autres
traces de son passage sur terre que son œuvre, c’est dans l’œuvre que l’on
essaie de trouver des éléments biographiques. Les légendes concernant
l’auteur, ou les affirmations sans autre fondement que ses propres écrits,
n’ont pas manqué au cours des siècles : on a fini par lui « inventer »
une date et un lieu de naissance, en 1482, à Torrão, en Alentejo, et de
mort, en 1552, dans une cellule de l’Hôpital de Todos os Santos, à
Lisbonne : si l’œuvre est « dérangeante », il a été longtemps facile de
conclure que son auteur était « dérangé », et de chercher une cause
possible à cet état.
On l’a supposé amoureux d’une
mystérieuse Jeanne, princesse ou reine – rien de moins que Jeanne la Folle
- ou de l’Infante du Portugal, Béatrice, future duchesse de Savoie,
jusqu’à ce que Costa Pimpão ait montré à ce sujet que les documents sur
lesquels on s’est appuyé avaient été délibérément falsifiés ;
on l’a supposé secrétaire du roi Jean III ; puis disparaissant de la cour,
où il était poète, à la suite de ce chagrin d’amour ; exilé en Italie,
puis revenu mourir à l‘asile, dans lequel il se tapait la tête contre les
murs ; Aquilino Ribeiro ne doutait pas que Menina e Moça ne soit « une
spéculation de paranoïaque, jetée au fil de la plume », comme en témoigne
pour lui « son style primaire, ses incohérences et son ton de soliloque
lunatique », œuvre d’une « âme malade ».
On a aussi cherché qui pouvait se
cacher derrière ce nom, somme toute assez commun : José Teixeira Rego,
pour sa part, l’avait identifié à Juda Abravanel, plus connu sous le
pseudonyme de Léon Hébreu, auteur des Dialogues d’amour. Il a même été
envisagé, bien sûr, qu’un auteur connaissant si bien l’âme féminine - car
c’est en fait, tout au moins en son début, ce qui caractérise le texte, et
le rend si « dérangeant » - ne pouvait être qu’une femme.
Mais peut-on en vouloir à des écrivains
de tous les siècles, imaginatifs par vocation, d’avoir transformé un être
humain dont la vie leur échappait en personnage de fiction doté d’une
biographie fantaisiste, en un héros de roman ?
Nous suivrons ici l’avis d’Eugenio
Asensio,
qui suggère que l’on admette que Bernardim Ribeiro ait existé, et qu’il
ait écrit les œuvres que les témoins contemporains lui ont attribuées.
Quelques hypothèses
Premier témoin, sans doute, Garcia de
Resende, qui publie en 1516 le Cancioneiro Geral, recueil de poésie de
cour, ou l’on trouve déjà, signés du nom de Bernardim Ribeiro, une
douzaine de poèmes de forme ancienne, villanelles, cantigas, au ton
désespéré ou médisant, dans la tradition des troubadours tardifs.
Second témoin, l’œuvre du grand poète
Francisco de Sá de Miranda (1481-1558), dont certaines œuvres figurent
aussi dans le Cancioneiro Geral, et qui introduisit au Portugal, après un
séjour de quatre ans en Italie, la poésie nouvelle inspirée de Dante et
Pétrarque. C’est en effet dans deux de ses églogues, datées de 1530, qu’on
trouve trace de « son ami » Ribeiro : dans l’églogue « Alexo », écrite en
castillan, Jean le berger exprime sa tristesse à l’endroit même (« A la
sombra daquel pino ») où « chanta Ribero » écouté de tous, et déplore que
des « gens de peu de fermeté », après l’avoir tant loué, le rejettent ;
écœuré par la fausseté et la corruption, il exprime son envie de s’en
aller comme lui
. Un
peu plus loin, il regrette que le « bon berger » qui parlait juste se soit
laissé « chasser du palais » .
Dans une des premières versions de l’églogue « Basto », le poète raconte
comment son « bon ami Ribeiro », dont il espère qu’il « se trouve à
présent en un séjour meilleur », « est passé par mille embarras », et « y
a pourtant laissé sa peau » ;
dans la version définitive, le berger Bietto s’adresse ainsi au berger
Gil : « Qu’est-il advenu de ton chant ?/ personne ne chantait ainsi ;/mais
pourquoi ne pas demander/ce qu’il est advenu de toi ?/ Où irons-nous te
chercher ? »
Il est possible que Bernardim Ribeiro
ait effectivement eu des ennuis à la cour (ou au Portugal ?) et que le
thème de la « disparition totale » dont on trouve des échos dans l’œuvre,
soit autobiographique, à moins que l’on interprète, comme le fait Eugenio
Asensio, le « séjour meilleur » comme l’autre monde.
S’il était besoin de montrer qu’il
s’agissait d’une amitié réciproque, on pourrait trouver dans l’églogue
« Jano e Franco», de Bernardim Ribeiro ,
une allusion à Sá de Miranda, qui apparaît sous l’anagramme Franco de
Sandomir (ou Sandovir).
Quelques faits nous paraissent donc peu
sujets à caution :
- Bernardim Ribeiro était poète de
cour avant 1516, puisque Garcia de Resende a passé cinq ans, ayant
commencé en 1511, à compiler des poèmes dont certains furent écrits dans
la seconde moitié du XVéme siècle.
- Il était connu et apprécié de Sá
de Miranda, parti en 1521 pour l’Italie où il rencontra Bembo, Sannazzaro,
et l’Arioste
– et rentré en 1525, (si toutefois nous pouvons faire une totale confiance
à ses biographes !). On a suggéré que Bernardim Ribeiro l’avait accompagné
dans ce voyage, car le poète écrit dans l’églogue « Alexo » : « Le chant
que nous chantons ici / vient, tu le sais, d’une terre étrangère /où nous
allâmes tous deux
. »
Les avis sont maintenant partagés : Eugenio Asensio pense que la « terre
étrangère » peut signifier l’Alentejo ou Coimbra ;
Helder Macedo écrit, pour sa part : « … tout permet de comprendre
qu ‘effectivement les deux poètes sont allés ensemble à l’étranger. »
Toujours est-il qu’à son retour, Sá de Miranda semble avoir perdu la trace
de son ami. D’où nous pouvons déduire un troisième fait :
-
Bernardim Ribeiro a
effectivement disparu.
Menina e Moça sera publié pour la
première fois à Ferrare, en 1554, soit trente-huit ans après les poèmes du
Cancioneiro Geral - même si l’œuvre de l’auteur, elle, a continué de se
manifester épisodiquement : l’églogue III, « Silvestre e Amador », est
publiée en feuille volante en 1536 ; la compilation incluant quelques
églogues et poèmes divers qui accompagne le manuscrit du roman, intitulé
Saudades, mis à jour par Eugenio Asensio en 1957,
a probablement été achevée vers 1546. Carolina Michaelis
date la composition des églogues (cinq en tout) et du roman entre 1524 et
1530.
Il sera sans doute utile de se
demander pourquoi et comment le roman, dont le frontispice de couverture
était « Histoire de Menina e Moça, par Bernardim Ribeiro, maintenant
nouvellement imprimée et corrigée avec la plus grande diligence », a été
publié à Ferrare : l’éditeur, Abraham Usque, est un juif d’origine
espagnole, qui a quitté Lisbonne en 1546, en compagnie de son frère
Samuel, auteur d’un ouvrage intitulé Consolation aux tribus d’Israël
(publié en 1553) pour se réfugier en Italie ; il était - ou est-ce encore
une légende ? - ami de Grácia Mendes, ou Nasi, la « Señora » dont
Catherine Clément a retracé la vie dans un roman du même nom.
Il n’a publié, outre Hystoria de Menina e Moça, que des ouvrages religieux
destinés à ses coreligionnaires en exil ; si Bernardim Ribeiro n’est
jamais allé en Italie, et si l’œuvre est de beaucoup antérieure à cette
première publication, on peut donc supposer - comme le fait Carolina
Michaelis - qu’Abraham Usque a quitté Lisbonne avec un manuscrit de Menina
e Moça dans ses bagages.
On peut aussi supposer, bien que cela
ne fasse pas l’unanimité chez les commentateurs, que Bernardim Ribeiro
était juif, ce qui expliquerait son départ et sa disparition, en ces temps
troublés, d’un pays dans lequel le Tribunal de l’Inquisition venait de
s’installer ; avec un corollaire, qui serait que Menina e Moça est une
œuvre religieuse hébraïsante, dont Abraham Usque connaissait la véritable
portée. Ce sera, nous y reviendrons, la thèse de Teixeira Rego, reprise
par Helder Macedo.
Que dire de plus sur l’auteur ? Sa
biographie a de grandes chances de demeurer à jamais un total mystère.
L’histoire de Menina e Moça :
Les mystères du texte
L’inachèvement
Le puzzle de l’histoire de l’œuvre
paraît plus facile à agencer : il nous manque, sans doute à jamais, le
manuscrit original ; mais on peut désormais déterminer un ordre
chronologique pour les différentes versions connues :
-
Manuscrit
dit « Asensio », daté entre 1543 et 1546.
-
Édition de Ferrare,
1554.
-
Édition d’Evora en 1557,
par André de Burgos, « nouveau chrétien », c’est à dire juif converti, qui
fut libraire du Grand Inquisiteur du royaume de Portugal, le Cardinal
Infant Dom Henrique.
- Édition de Cologne, en 1559, par
André Birckman, qui possédait des intérêts commerciaux à Anvers, l’un des
centres vers lequel convergeaient les juifs expulsés d’Espagne et du
Portugal – peu citée parce que reprenant fidèlement le texte de Ferrare.
- Manuscrit de l‘Académie d’Histoire
de Madrid , daté de la seconde moitié du XVIéme siècle, 1560
selon Eugenio Asensio.
Mais, car il y a un mais…
l’ « étrangeté » du texte, déjà évoquée plus haut, s’est doublée longtemps
d’un second mystère : on sait que les « erreurs » des copistes, gloses,
rectifications, ou simples distractions, induisent des variantes qui
rendent le texte original difficile, disons impossible, à retrouver ;
ajoutons-y les « corrections » des éditeurs, inspirées par des raisons
difficiles à déterminer, censure religieuse ou inquisitoriale –le livre
figurait cependant au Catalogue des livres interdits de 1581 – ou question
de simple moralité, voire d’orthodoxie de syntaxe.
Ici, on se trouve, ou plus exactement
on s’est trouvé, devant une difficulté supplémentaire : les différentes
versions sont toutes inachevées, à l’exception de l’édition d’Evora qui a
été séparée en deux parties, la seconde comprenant cinquante huit
chapitres, dont seuls les dix sept premiers sont contenus dans les autres
versions.
Les suivants présentent sans nul doute
des incohérences flagrantes avec ce qui précède et sont reconnus à présent
unanimement comme apocryphes, mais ils ont pourtant contribué à accréditer
la légende de la folie de l’auteur, dans la mesure où on a longtemps
considéré cette version comme la seule authentique.
Versions toutes inachevées, mais pas
toutes abandonnées exactement au même endroit, à quelques phrases près. Le
copiste du manuscrit Asensio, pour épaissir le mystère, termine sur le
commentaire suivant :
« On a arrêté ici ce livre
sans la fin parce que le reste est introuvable. Certains laissent entendre
qu’il se trouve dans la garde-robe du Roi. J’ignore si c’est vrai et si on
pourra le savoir. »
Malgré tout, les
avis divergent : Maria de Lurdes Saraiva écrit en note, à la fin de
l’histoire de Binmarder et Aonia (fin de la « première partie » de
l’édition d’Evora) :
« L’édition d’Evora présente
la deuxième partie comme une déclaration de la première, c’est à dire un
développement, un commentaire ; on ne trouve cette division ni dans
l’édition de Ferrare ni dans le manuscrit de Madrid. Les commentateurs
sont divisés quant à l’attribution de la seconde partie à Bernardim et
les doutes sont justifiés : " Les pages de la première partie (incomplète,
sinon intentionnellement vague, avec des omissions et des obscurités,
peut-être pour confondre le lecteur et occulter la vérité) sont
palpitantes de vie, et émouvantes par leur subjectivité. […] Dans la
seconde partie, à caractère exclusivement chevaleresque, et sans le ton
bucolique de la première partie, plus aucun de ces passages profondément
sentis et intensément personnels. " (D. José Pessanha, Menina e Moça,
1891, 229-230). Semblable était l’opinion de Teófilo Braga. »
Aquilino Ribeiro est d’accord, lui qui
écrit :
« Ceci est un autre
métal, un autre homme l’a forgé.
Cela saute aux yeux de l’intelligence. »
Helder Macedo et Teresa Amado, à la
suite de Carolina Michaelis et António José Saraiva, admettent les dix
sept premiers chapitres de la seconde partie comme étant de la même plume,
puisqu’on les trouve dans les autres éditions et manuscrits :
« Je crois qu’il serait temps
d’appeler Menina e Moça seulement le texte inclus dans l’édition de
Ferrare et dans les manuscrits
. »
Costa Pimpão
suggère que le texte de Bernardim s’arrête à la romance d’Avalor, c’est à
dire un peu avant la « non fin » maintenant bien établie.
Pour José Hermano Saraiva, seule la
première « histoire », celle comprenant le «prologue » et le « roman » de
Bélisa et Lamentor, serait de la main de l’auteur :
« Le
langage utilisé est différent de celui de toutes les autres parties ; on
dirait que, dans ces dernières, il y a une imitation volontaire du modèle,
mais que le style initial va peu à peu en se dénaturant. […] ; tout – la
nature et les actions – est imprégné de subjectivisme et de symbolisme.
Les commentaires insérés dans le dialogue possèdent une richesse
psychologique qui ne sera plus jamais atteinte. »
Il n’exclut pas toutefois la
possibilité que dans le texte soient rassemblés des écrits de diverses
époques de la vie de l’auteur, « remodelés et imbriqués de manière à
sembler former un ensemble », à l’intérieur duquel peut-être certains
passages ne seraient pas de la même main, ni celle que la première
histoire seulement soit de la main d’une femme.
De la même façon qu’il semble possible
d’affirmer, bien que le contraire ait été aussi suggéré, que les poèmes du
Cancioneiro Geral et l’ensemble de l’œuvre de Bernardim signée de son nom
– les cinq églogues,
la sextine, la romance « Ao longo de uma ribeira »
et les quelques compositions incluses dans l’édition de Ferrare, sont de
la même main,
il semble difficile de déterminer avec précision, à l’intérieur du texte
du roman, à quel moment le style et la manière changent au point de faire
douter de la cohérence avec ce qui précède. Agostina Bessa Luís, pour sa
part, parle d’ « œuvre de dissimulation géniale », dans un article
intitulé « Menina e Moça et la théorie de l’inachevé . »
Il est fréquent que l’on se dise «là,
nous y sommes, ce n’est plus lui », et puis …quelques pages plus loin, on
a l’impression que le texte revient au même registre, qu’après un « saut »
dans une autre harmonique l’auteur – le même – est « retombé sur ses
pieds ». En témoignent les notes des diverses éditions critiques, où, de
temps à autre, une remarque est faite, bien sûr jamais au même endroit,
sur « la délicatesse du style » qui a disparu, ou « le changement de
ton ».
On n’a donc pas fini de se perdre en
conjectures sur la véritable extension du texte de Bernardim.
Que faire ? Pas plus que celui de la
biographie, sans doute, on ne résoudra le mystère de l’œuvre.
On peut objecter aux partisans de la
seule attribution à un même auteur de la « première partie » que l’on peut
aussi y trouver des ruptures de ton dans certains passages ; il est vrai
que, comme le dit Eugenio Asensio, «il y aura indubitablement des gloses
et des explications insérées dans le récit . »
D’autre part, on peut penser que même si la subjectivité disparaît
totalement dans la dernière partie, l’histoire d’Avalor et Arima, ce
passage présente tout de même une cohérence avec ce qui précède, qu’il
« fait sens » dans l’ensemble du roman, et que certaines techniques
caractéristiques de la narration présentes depuis le début y sont
employées ; si continuateur il y a, il est donc bien proche de l’auteur,
car il reste dans le même esprit, ce qui n’est pas le cas pour la suite,
dans laquelle les classiques « faits d’armes » de la chevalerie abondent.
En accord avec certains critiques de la
théorie littéraire, nous admettrons que l’histoire de l’œuvre inclut
l’histoire totale de sa critique, et celle de ses différentes réceptions
au cours des siècles ;
car on trouve parfois encore chez certains écrivains au XXéme
siècle, des citations ou des commentaires inspirés de Menina e Moça, y
compris de cette dernière histoire : le « bateau de pierre » découvert sur
la plage par Pedro Orce dans A Jangada de Pedra de José Saramago semble
avoir quelque rapport avec la barque d’Avalor .
Le texte a donc été pris en compte,
autant pour la partie traduction que pour la partie commentaire, dans
l’extension qu’il a maintenant dans les éditions les plus récentes, qui
respectent celle des manuscrits et de l’édition de Ferrare, c’est à dire
jusqu’au « Laus Deo », même si nous ne ferons que résumer rapidement les
dernières pages.
II – Problèmes de mise en forme et de traduction
« Blâmée vient maintes fois par manque
d’intelligence
une œuvre pure
et de sujet
subtil
par maints fous
qui tiennent la lime.
Mais moi je m’en suis bien gardé car il
y a maints endroits où je n’ai pas bien compris, c’est pourquoi je n’ai
voulu rien changer de peur de rendre l’œuvre pire. »
Bernart Amoros
La division du texte
Si le parti pris de Bernart Amoros
correspond ici au souhait du traducteur, mettre en français un tel texte,
avec ce qu’il suppose, déjà dans sa langue originelle, d’approximations,
oblige tout de même à faire des choix et à prendre des initiatives, et
cela pour plusieurs raisons.
La plus importante, peut-être, due au
fait que le manuscrit original fait défaut, est que les exégètes portugais
ne s’essaient que depuis un temps relativement court à des éditions
critiques destinées soit à vulgariser l’œuvre auprès d’un public assez
large - partant du principe que «les chefs d’œuvre de [leur]littérature ne
sont pas seulement des cadavres destinés à être étudiés sur la table de
dissection »
- soit à lui rendre un sens.
En effet, si l’édition d’Evora, qui
divise ses deux parties de façon arbitraire en chapitres portant chacun
un titre, a longtemps servi de base aux rééditions et aux études, c’est
que le texte de Ferrare se présente sous la forme d’ «un mortier compact
en caractères gothiques de quatre-vingt feuilles (cent soixante pages)
sans aucune division, et dans lequel de loin en loin (quarante fois en
tout) seule une initiale en caractère différent marque un quelconque
rythme de lecture. »
Aquilino Ribeiro, dans sa préface à l’édition qui reproduit celle d’Evora,
écrit ironiquement que nous devons sans doute les alinéas au typographe,
et déplore le manque de respect de l’auteur pour le lecteur,
dont « l’homme de lettres normal cherche toujours à se concilier la
sympathie », à une époque où la division du texte en chapitres et en
paragraphes était déjà d’usage courant.
(Le manuscrit Asensio est divisé en trente quatre chapitres correspondant
à peu près aux paragraphes de Ferrare, différents de ceux de l’édition
d’Evora).
A la suite de Carolina Michaelis, qui
écrivit en 1923 le prologue de la première réédition de la princeps
entamée par Braancamp Freire, arrêté par la mort dans son projet, D.E.
Grockenberger
a fait redécouvrir l’édition de Ferrare, en la confrontant aux variantes
de l’édition d’Evora et du manuscrit de Madrid. Entre temps, en 1940, A.
Salgado Júnior avait le premier abordé le problème de l’unité et du sens
de l’œuvre, faisant du texte inachevé un projet de recueil de nouvelles à
l’instar du Décaméron de Boccace.
Herculano de Carvalho
a fondé son texte sur le manuscrit Asensio, nouvellement apparu à son
époque.
En 1975 José Hermano Saraiva, en 1984
Teresa Amado, et en 1990 Helder Macedo, éditeurs critiques dont les
versions ont été utilisées ici pour la traduction, avec celle annotée par
Aquilino Ribeiro et Marques Braga, ont élaboré chacun leur propre texte,
mélange des différentes versions, chacun se référant en même temps à leurs
prédécesseurs les plus immédiats, et de nouvelles divisions sont apparues,
que ce soit chapitres
ou parties.
Divisions aléatoires, dont aucune, à
priori, ne doit rien à l’auteur, ce qui permettra au traducteur de les
adapter à sa propre appréhension de la structure du roman. Le texte sera
ici divisé en trois grandes parties :
- La première comprendra le
« prologue », la mort du rossignol, la rencontre avec la Dame, et
l’Histoire de Belisa et Lamentor.
- La seconde sera l’Histoire de
Binmarder et Aonia.
- La troisième sera l’Histoire
d’Avalor et Arima.
Chaque partie sera divisée en chapitres
d’inégales longueurs, sans référence particulière aux diverses éditions,
chacun assorti d’un titre nouveau et, en exergue, d’une phrase extraite du
texte et qui « signe » le passage, idée empruntée à J. H. Saraiva.
En ce qui concerne le problème de
l’extension du texte, en nous référant à la division d’Evora, ce que nous
traduirons ici correspondra aux trente premiers chapitres (les dix sept de
la « première partie », et treize des vingt quatre de la « seconde
partie »). Car, si nous avons considéré comme un ensemble le texte commun
à toutes les versions, moins celle d’Evora, il a bien fallu trancher,
arrêter juste au moment où la sensibilité se heurte à une rupture dans la
cohérence du texte (non dans le style, qui est fluctuant ), cette
fois « pour de bon », même si cela suppose de clore le texte français un
peu avant le « Laus Deo » qui marque l’inachèvement à présent admis ; nous
avons trouvé un commentateur qui, ayant fait une exégèse approfondie de
l’œuvre, partage (presque) cet avis : Helder Macedo écrit que « le livre
pourrait s’arrêter là. »
Le titre
S’il est certain que les titres donnés
aux chapitres de l’édition d’Evora ne sont pas du choix de l’auteur, on
ignore si celui-ci en avait donné un à l’œuvre, et lequel. « Nostalgies de
Bernardim Ribeiro » (manuscrit Asensio), « Livre appelé Nostalgies de
Bernardim Ribeiro » (édition d’Evora), et dans la princeps « Histoire de
Menina e Moça », abrégé à présent en Menina e Moça, correspondant en fait
aux trois premiers mots de la phrase initiale du roman, tautologie
pratiquement intraduisible littéralement.
Titres incertains, peu à peu
transformés ou réduits ; le traducteur peut alors s’autoriser à fabriquer
le sien… Le ton dominant du roman permet de conserver comme
sous-titre « Le Livre des Nostalgies », emprunté à l’édition de Teófilo
Braga au début de notre siècle. Le titre de cette traduction
sera « Mémoires d’une jeune fille triste » car l’histoire, même si
finalement ce n’est pas la sienne, est racontée par la Jeune Fille
elle-même ; c’est bien comme une autobiographie que se présente le roman
au prologue.
Les variantes et la
ponctuation
Le « mortier compact » de Ferrare
n’induit pas que des problèmes de division du texte. Témoin, déjà, la
première phrase du texte, différente dans les éditions de Ferrare et
Evora, ce qui a donné lieu à de nombreux commentaires.
Chaque éditeur récent a, bien que
conservant la plupart du temps en note les autres possibles, choisi en
fonction de ce qui faisant sens pour lui, parmi les variantes de tels ou
tels éditions ou manuscrits, pour rendre une cohérence et une logique au
texte lorsque celles-ci faisaient par trop défaut ; on se trouve
quelquefois obligé de choisir entre « je pensais que…», ou « je ne pensais
pas que…», ce qui n’est évidemment pas tout à fait la même chose ; des
phrases entières sont parfois interpolées, que certains éditeurs
conservent et d’autres suppriment. Certaines phrases diffèrent totalement
d’une version à une autre.
De plus, le texte ne présentant aucune
ponctuation, chaque éditeur a du la rétablir à sa manière. Là encore, on
peut, en ponctuant le texte différemment, modifier notablement le sens
d’une phrase ; mettre des points d’exclamation dans le prologue, où les
phrases exclamatives sont nombreuses, modifie le ton, et accentue la
lamentation de la Jeune Fille au risque, peut-être, de la rendre un peu
trop larmoyante. Fermer une parenthèse avant ou après un groupe de mots
est aussi choisir : on donnera ici un court exemple : ce n’est pas la même
chose d’écrire : « Ayant débarqué en ces lieux, Lamentor (car c’était
ainsi qu’il s’appelait),…» et « Ayant débarqué, Lamentor (car c’est ainsi
qu’il s’appelait en ces lieux,…). » La première formulation est banale, la
seconde suggère un changement d’identité accompagnant l’exil, thème
récurrent dans le roman.
Que reste-t-il, alors, du texte
original, pour un traducteur qui n’a pas accès aux plus anciennes
versions ?
Toute traduction, déjà, passe
nécessairement par la subjectivité du traducteur, qui ne peut se faire
qu’interprète, les langues n’étant en aucun cas assimilables à des codes.
Ici, de plus, il lui faudra interpréter de nouveau, comparer les éditions
récentes entre elles, choisir ce qui fait sens parmi les variantes
signalées en notes, jongler avec les sources et avec les explications
données par les commentateurs, qui bien souvent ne sont pas d’accord entre
eux. Ceci entraînera forcément une nouvelle réécriture d’un texte qui en a
déjà connu beaucoup. C’est donc dans les domaines du lexique et de la
syntaxe qu’il lui faudra tenter de conserver une authenticité, sans doute
bien illusoire.
Le lexique
Pour le lecteur portugais moderne, le
vocabulaire de Menina e Moça n’est pas si éloigné de celui de notre
siècle. S’efforcer de traduire dans ce qui correspondrait à la langue
française du XVIème aurait sans doute été une erreur : J. C.
Chevalier écrit, à propos de cette posture du traducteur :
« Il arrive souvent que l’on
produise un ouvrage bien plus opaque, bien plus ardu, que, pour ses
lecteurs, l’original. La faute en est aux idiomes dont la vitesse
d’évolution est dissemblable. Elle laisse l’espagnol du Siècle d’Or ou
l’italien du Quattrocento plus intelligibles à nos contemporains que le
français de Chrétien de Troyes, ou même de Montaigne. »
D’autant plus que dans ce roman,
l’action, quand action il y a, se situe dans un temps reculé. Eugénio
Asensio écrit :
« Menendes y Pelayo,
dans son ouvrage Origines du roman, (Edition Nationale, II, p. 220), avait
affirmé que Bernardim Ribeiro " était fils du Moyen Age et ne faisait
preuve dans ses œuvres d’aucune érudition. " Phrase juste
si nous y entendons la haine de la pédanterie, des
étalages mythologiques, des mosaïques gréco-romaines habituelles de son
époque ; »
(inexacte, ajoute-t-il,
si elle attribue au poète « une espèce de virginité littéraire »).
« Fils du Moyen Age », Bernardim
Ribeiro l’est, ou veut nous en donner l’impression, par les thèmes qu’il
traite et les formules qu’il emploie.
Menina e Moça a longtemps été
considéré comme un roman de chevalerie, genre encore très en vogue à cette
époque. Le Roland Furieux de l’Arioste a connu trois versions dans la
première moitié du siècle,
Palmerin d’Angleterre a été publié en 1547, et tout le siècle a vu
circuler Amadis de Gaule (le favori de Don Quichotte), qui n‘a sans doute
pas été étranger à l’écriture de certains passages du roman.
Eugenio Asensio donne, dans un autre
article, des conseils pour une nouvelle édition, mais dont le traducteur
peut profiter :
« Préférer les formes
archaïques. Le copiste, délibérément ou par distraction, modernise les
formes et les vocables. N’oublions pas que le roman de chevalerie, dont
Bernardim adopte parfois les formules tout en en transformant l’esprit,
archaïsait en toute impunité. »
C’est donc le « temps jadis », dans
lequel se situent les histoires de la Dame du même nom, qui guidera le
traducteur dans le choix du lexique et du ton à donner à une grande partie
du texte. Les expressions de la chevalerie, du roman courtois, seront ici
directement calquées sur les formules consacrées de la rhétorique
courtoise et chevaleresque, qui domine effectivement dans le texte,
accompagnant les références au code social médiéval. Pour ce faire, on
s’est reporté aux traductions en français moderne des romans de Chrétien
de Troyes, de l’Amadis de Gaule et du Quichotte.
Bien entendu, ce lexique n’est pas le
seul employé dans le roman, qu’on a qualifié aussi de roman sentimental,
ou de roman pastoral. L’expression des sentiments, plus raffinée que dans
le roman de chevalerie, comporte des subtilités d’autant plus difficiles à
traduire que l’auteur emploie dans l’ensemble un vocabulaire simple, peu
varié, presque « rustique », comme il semble le suggérer dans une des
phrases du roman, à propos des paroles des chansons composées par son
presque homonyme Binmarder, le chevalier devenu berger par amour :
« Mon père [c’est la Dame du Temps
Jadis qui parle] connaissait beaucoup de ses chansons, qui imitaient le
langage des bergers et étaient emplies de paroles d’un grand talent (ou
plus précisément d’une grande douleur), mises et éparpillées si doucement
parmi d’autres paroles rustiques,[que celui qui y regarderait bien
pourrait comprendre aisément comment elles étaient faites.] » (p.
93) Mention et justification du style bucolique (que
Bernardim a introduit au Portugal), tel que défini par Virgile, langage
simple et « paroles de berger ».
Trois poèmes, une villanelle, une
chanson dite de solau (« consolation »), et une romance, forme ancienne de
tradition orale dont le texte est ouvert et susceptible de variations,
sont d’ailleurs inclus dans le texte sans présenter du point de vue du ton
de coupures ou de différences notables avec la prose.
Comme il convient au style bucolique,
les tournures de phrase reproduisant le langage populaire sont fréquentes,
car Bernardim fait souvent parler les petites gens qui gravitent autour de
ses héros, qui, eux, sont tous de « haut lignage ».
Les mots français les plus simples et
les plus anciens ont donc été préférés ici ; pour cette même raison, on a
choisi de ne pas, en principe, utiliser l’imparfait du subjonctif dans le
discours direct, sauf lorsqu’il s’agit du discours de la Jeune Fille et
du récit de la Dame, toutes deux de noble naissance, ou de celui de
Lamentor, le seul chevalier « philosophe ». Car, finalement, si l’on
excepte ce qui précède la rencontre des deux narratrices, le roman se
présente tout du long comme un récit oral, un conte, qui a lui aussi ses
tournures propres, quelquefois « rustiques », souvent populaires. Le texte
est parsemé de « à merveille », de « Dieu seul sait comment… », de
formules toutes faites que l’on retrouve au détour d’une phrase même dans
la dernière partie, dont l’action se situe à la cour et où le langage se
fait plus maniéré. Comme dans le conte, également, ni accessoires ni
vêtements ne sont décrits, pas plus, d’ailleurs, que les lieux ou les
personnages.
On a consulté plus particulièrement,
pour le lexique et le registre de langue, les traductions françaises
d’œuvres de l’auteur, les églogues II, III et IV
et de la romance Ao longo de uma ribeira
.
La polysémie, la syntaxe, les
noms propres.
Lexique peu recherché, peu
varié… peut-on dire pour autant qu’il est facile à traduire ? C’est que
l’auteur, qui est d’abord un poète satisfaisant à la mode de son temps,
prend un malin plaisir à exploiter complètement la polysémie des mots :
solitude, nostalgie, peine, mélancolie, chagrin, ennui, dégoût, souci,
préoccupation, pensée, amour, souffrance, tourment, malheur, malchance,
infortune, mauvais sort, destin, fortune, hasard… traduisent tour à tour
quelques mots qui reviennent, mais qui selon le contexte n’ont pas tout à
fait (ou pas du tout ) le même sens. Eugenio Asensio donne aussi un
conseil (pour l’édition) à ce sujet :
« Préférer, en principe et en
limitant les déviations, le texte le plus ample. Le style de Bernardim
favorise les répétitions et l’usage du même mot en des sens proches et
divergents, alors que la tendance du copiste est de raccourcir. »
Les répétitions semblent faire partie
de la rhétorique de l’auteur ;
elles seront donc la plupart du temps conservées, qu’elles portent sur un
seul mot ou sur des membres entiers de phrases.
Mais le texte est « ample » aussi parce
que les analyses psychologiques minutieuses et nuancées, caractéristiques
de la Renaissance, les nombreuses considérations philosophiques, de même
que le sentiment amoureux ou les minauderies de cour de la dernière
partie, s’expriment dans un style qui se calque sur les circonvolutions de
la pensée : les phrases sont très longues, et lorsque le traducteur
penserait pouvoir les couper, ou en changer l’ordre syntaxique, toujours
une relative « de dernière minute », se greffant sur la dernière
proposition, vient l’en empêcher.
Dans la mesure du possible, l’ordre
des syntagmes dans la phrase, ainsi que sa longueur, ont été conservés. On
s’est toutefois autorisé de temps à autre le remplacement d’un « car » par
deux points, ou d’une virgule par un point virgule. Ont été consultés au
sujet de la forme de la phrase des passages de L’Heptaméron de Marguerite
de Navarre, de L’Astrée d’Honoré d’Urfé, la traduction du Décaméron de
Boccace, celle de la Vita Nuova de Dante, ainsi que la traduction la plus
récente de Don Quichotte
.
Le portugais, nous dit Jacinto Lucas
Pires, est « une langue de malentendus, de doubles sens, de sous-entendus
entre les lignes ». Conserver, autant que faire se peut, l’ordre de la
phrase, aide à ne pas détruire la forme de pensée de l’auteur et de son
époque, et aussi les équivoques peut-être voulues... dans ce cas précis,
celui d’un texte peu clair, qu’on a souvent supposé écrit en « langage
codé », on peut penser que la traduction se doit de respecter les figures
de style, ainsi que l’ordre des mots le plus précisément possible -
sachant que cet ordre est beaucoup plus souple en portugais qu’en
français. Certaines ambiguïtés disparaîtront pourtant : pour n’en donner
qu’un exemple, à la fin de la phrase déjà citée qui concerne la
« fabrication » des chansons, « celui qui y regarderait bien » (« quem o
bem olhar ») pourrait aussi se traduire par «celui qui y chercherait le
bien »…
Les doubles sens, les sous-entendus
sont donc nombreux dans le roman : puisque le goût (ou quelquefois la
nécessité) d’utiliser des anagrammes est typique de cette époque, tous les
noms propres du texte peuvent donner lieu à une recherche de sens, même si
on peut penser que pour le lecteur d’aujourd’hui elle ne présente qu’un
intérêt très restreint. Les noms des héros sont donc restés ce qu’ils
étaient dans le texte portugais ; seront signalées en note les variantes
et les « solutions » déjà envisagées.
L’énigme du sens
Lorsque le traducteur a fait ses choix,
divisions du texte, titre, lexique, ordre syntaxique, noms propres,
réussira-t-il pour autant à produire un texte français plus intelligible
qu’il ne l’est en portugais pour ses exégètes ?
Thilde Barboni écrit que tout
traducteur, en commençant sa traduction, « part en quête d’un imaginaire,
d’un inconscient étrangers et se trouve confronté à ses limites intimes, à
ses peurs les plus archaïques », car « on n’accède pas en toute impunité
au monde des sensations, des représentations et des fantasmes appartenant
à l’indicible avant la transmutation opérée par le langage . »
Ici, outre cette confrontation quelquefois éprouvante, il lui restera
obligatoirement les obscurités du texte, et elles sont nombreuses, toutes
versions comparées et confondues.
Ce qui est rassurant, c’est que les
notes des éditeurs, qui eux parlent la même langue que l’auteur,
commencent la plupart du temps par « le sens semble être que… », ou « il
est possible d’interpréter ce passage… ». Ces notes de bas de page,
souvent précieuses pour la traduction, ont été utilisées, et certaines
seront signalées, même lorsqu’il est arrivé que l’on propose une autre
interprétation que celle qui y est suggérée. Elles seront pour la plupart
celles de Teresa Amado et de Maria de Lurdes Saraiva ; l’édition d’Helder
Macedo n’en comporte pas : l’éditeur l’ayant prié de « préparer un texte
fidèle mais non érudit », il a, dit-il, jugé utile qu’il soit publié
« sans variantes ni notes explicatives ».
Quant à Aquilino Ribeiro, ou Marques Braga , puisque les notes sont
signées des deux auteurs, leurs commentaires tendent quelquefois plus à
souligner l’incohérence du texte qu’à essayer de l’interpréter, ce qui
explique qu’on ne les ait pas étudiés de très près, du moins pour ce qui
concernait le sens à donner au texte.
En fait, si le traducteur n’a droit ni
au contresens, ni au non-sens, il ne peut élucider tout ce qui dans ce
texte intrigue depuis plus de quatre siècles ; la fidélité au texte lui
paraît s’imposer d’autant plus qu’il s’agit d’une première traduction. Il
lui appartient, bien qu’il soit conscient de nombreuses limites en ce
domaine, les siennes ajoutées à celles imposées par les conditions dans
lesquelles le texte lui est parvenu, de s’efforcer de le livrer le plus
possible « en l’état » ; il lui appartient aussi de laisser le lecteur se
poser des questions, surtout si l’on admet que l’auteur a pu quelquefois,
voire souvent, être volontairement ambigu. Et ceci nous amène au problème
de l’interprétation du texte… que la traduction, de facto, aura tenté
d’éclairer, sinon d’éclaircir.
III – Une lecture de Menina e
Moça
1)
Réflexion sur quelques
lectures précédentes
Une « signification
occulte » ?
« Si un homme considère la
Torah comme un simple recueil d’histoires et de questions quotidiennes,
malheur à lui ! […] Tout comme le vin doit être mis dans une cruche pour
se conserver, la Torah doit être enveloppée dans un vêtement extérieur. Ce
vêtement est fait de fables et de récits. Mais nous, nous devons pénétrer
au-delà
. »
Si le livre est, logiquement, moins
accessible au lecteur actuel qu’à ses lecteurs contemporains, l’abondante
littérature qui s‘est développée tant autour de la vie de l’auteur
qu’autour du roman nous montre que de tout temps, celui-ci a été, (pour
les non-initiés ?) « énigmatique et dérangeant ».
Comme on a déjà cité le commentaire du
copiste du manuscrit Asensio, à propos de « la garde-robe du Roi », qui
laisserait entendre qu’une partie du texte a été retirée de la circulation
pour des raisons politiques ou religieuses, on pourrait citer un extrait
de l’avis au lecteur d’André de Burgos qui critique violemment l’éditeur
de Ferrare, et demande que le livre soit lu « avec l’attention extrême que
mérite une œuvre si triste et si nostalgique », annonçant plus loin
qu’il lui «a fallu remettre au clair à partir de l’original en sa
possession cette première et seconde partie tout entières, afin que le
lecteur de l’une et de l’autre connaisse avec certitude la différence
entre les deux » ;
entre les deux parties ? ou entre les deux éditions ? Voulait-il signaler
par là que le texte possédait un sens caché, qui avait été rendu moins
intelligible par les « corrections » de Ferrare ? Voulait–t-il « brouiller
les pistes » en ajoutant à l’œuvre des chapitres calqués sur le roman de
chevalerie classique, mais où apparaissent des nymphes et des sylves, pour
pouvoir la diffuser au Portugal sans risque? Un autre mystère qui ne sera
sans doute jamais éclairci. Les commentateurs les plus anciens sont
apparemment partis sur de fausses pistes, qui intéressaient plus la
biographie de l’auteur que l’œuvre elle-même, ou plus tard, le genre dans
lequel on pouvait la classer, chevaleresque, pastoral ou sentimental.
A partir du moment où l’on admet une
cohérence voulue par l’auteur, mais non accessible immédiatement, on est
tenté, comme Helder Macedo, et Teresa Amado, de rechercher le sens caché,
ésotérique, voire la portée eschatologique de ce texte.
Les exégètes modernes, en effet, sont
de plus en plus intrigués par le livre, et ils ne s’en cachent pas :
« Ce que j’en savais
seulement, c’était qu’il m’avait séduit depuis toujours, qu’il
m’intriguait, et que je ne le comprenais pas. ».
C’est ce qu’écrit Helder Macedo |